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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 21:54

 

Après sa création en 2012, à Berlin, au Deutsches Theater, la pièce a été jouée en France, pour la première fois, au Théâtre Liberté de Toulon, le 12 mars 2014.

Avec :   

  • Zabou Breitman : Nathalie Oppenheim, l’auteur.
  • Romain Cottard : Roland Boulanger, animateur.
  • Dominique Reymond : Rosanna, journaliste.
  • André Marcon : Le Maire

Dirigés par Yasmina Reza elle-même.

 

« Nathalie Oppenheim, écrivain et lauréate de plusieurs prix littéraires est invitée à parler de son dernier livre, Le Pays des lassitudes, à l’occasion des « Samedis littéraires » d’une petite ville : Vilan-en-Volène. Elle a accepté, bien qu’elle avoue ne pas aimer commenter ses propres œuvres. » Curieuse démarche, mais l’être humain n’est-il pas parfois et, incompréhensiblement, capable de s’engager dans une voie où d’ordinaire, il se garde d’aller ?

Personnellement, le sujet m’intéresse. Quels sont les rapports entre l’écrivain et son œuvre ? Qu’est-ce qui est à l’origine de l’œuvre ? Quelle est sa spécificité ? Son fonctionnement ? Son universalité ? Sa vie propre ?...

Comment ce sujet-là pouvait-il trouver sa place au théâtre ? Certes, je connaissais de Yasmina Reza « Art », pièce que j’avais adorée, et j’avais confiance dans le talent de l’auteur. Je savourais déjà le plaisir de voir « comment elle allait nous raconter la partie » ! Et comment les comédiens allaient la jouer !

 

Pourquoi ce titre étrange ? On s’attendrait plutôt à ce que l’auteur dise : « Comment vous raconter l’histoire », car on n’attend pas des spectateurs, qu’ils racontent eux-mêmes la partie. Et de quelle partie s’agit-il ? La partie de chasse ? La partie de campagne ? La partie de jeux d’échecs ? Partie de plaisir ? ...

La Place de la Liberté, à Toulon.

La Place de la Liberté, à Toulon.

En réalité, cette proposition est extraite d’une phrase de l’écrivain américain Michael HERR :

« Ce n’est pas tant que vous ayez gagné ou perdu, mais comment vous racontez la partie. » 

Nous sommes bien au cœur de ce qu’est la littérature, son essence, par rapport aux autres genres d’écrits. Même si elle ne se réduit pas à cela. La manière de dire, la manière d’écrire, connue sous le nom de style, facture, signature, auxquelles il faut ajouter la marque nécessaire de préoccupations esthétiques et créatrices : voilà le terrain de la littérature.

En effet, il n’y a pas de littérature sans la beauté de la langue, de la musique des mots, du rythme, sans l’intelligence du style, la manière de dire. Pas non plus de littérature sans la création renouvelée à chaque œuvre – d’où le travail des auteurs – c’est-à-dire l’imagination, l’audace dans la manière de dire, d’exprimer au risque de choquer les lecteurs parfois bousculés par ces innovations, englués dans les conventions et l’académisme.

Risque effrayant de les perdre ! (Qu’est-ce qu’un auteur sans son public ?) et pour finir, d’être incompris, voire « écrivain ou poète maudit ». Comment vous le dire en deux mots ? Le lecteur averti, l’amoureux de littérature, « exige » que les écrivains n’écrivent pas en 2014, comme Victor Hugo, Stendhal ou Flaubert, encore moins Jean-Jacques Rousseau ou Madame de La Fayette – même s’ils les lisent toujours avec un réel bonheur !

 

En résumé, c’est l’histoire d’une femme écrivain qui doit parler de son dernier livre et en lire quelques extraits, pour satisfaire la curiosité des lecteurs/lectrices –absents physiquement dans la pièce-  et se livrer à quelques dédicaces. Elle doit subir les questions conventionnelles d’une journaliste qui se prend très au sérieux, car elle croit briller aisément par sa culture, face au public et face à cette Nathalie qui semble bien empruntée. Celle-ci n’est pas sure d’avoir mis la bonne robe, un peu courte, elle essaie les chaises, préfèrera le pupitre pour lire, et finalement s’en passe. Son malaise est visible.

Comment ?... Mais, «Comment vous racontez la partie», vagabondages d’après la pièce de Yasmina REZA.

« Le Pays des lassitudes » pour lequel elle a obtenu un prix prestigieux  raconte l’histoire d’un couple en difficulté. Le mari Paul ne s’intéresse qu’à sa carrière, sa femme, l’écrivain Gabrielle Gorn, la narratrice et l’héroïne, vient de recevoir le dernier roman qu’elle a publié. Son titre : « Comment vous racontez la partie » ! Yasmina Reza est célèbre pour son goût des emboîtements et mises en abyme. Heureusement pour nous, le sujet va de l’une (la pièce) à l’autre (le roman), sans gène pour les spectateurs qui suivent la réflexion à travers les échanges de la journaliste et l’auteur, sur la scène de L’Espace polyvalent » de Vilan-en-Volène, laquelle se passait, sous mes yeux, sur la scène du Théâtre Liberté, à Toulon, dans le Var.

 

     Partie de chasse ? Pourquoi pas ?

D’emblée, nous repérons le chasseur : Rosanna, la journaliste. Physiquement déjà, elle est à l’aise. Elégante, tailleur pantalon, lunettes de soleil, cigarette. Elle chantonne, comme si la partie était gagnée pour elle. Elle est sure de ses notes, sure d’elle. Elle est rompue à la traque des auteurs, elle sait comment s’y prendre pour les faire parler…

Le gibier – le mot n’est pas joli – c’est Nathalie Oppenheim dont le malaise est aussi visible dans ses réponses minimalistes à Rosanna et Roland, l’animateur chargé du bien-être des acteurs de cet entretien littéraire. Roland, lui, s’avère, très attentionné et même protecteur avec son illustre invitée – il faut dire qu’il est poète à ses heures et a même osé offrir à Nathalie, un petit recueil de poèmes, Des portes sans serrures. Parfait… Je vous en prie... Non, non... Bien sûr… Heu… Trop… Ah oui ?... Un peu… On dirait…etc. Voilà quelques répliques de Nathalie.

Rosanna, elle, représente une vision ancienne, je dirais obsolète quoique bien vivace encore, selon laquelle les œuvres artistiques, ici littéraires, correspondent à la vie de leurs auteurs. Des sortes d’autobiographies. Ou bien, des sortes d’expressions de l’inconscient des auteurs (C’est bien pratique : on peut tout y mettre !) Ainsi, on a pu « expliquer » les plus grandes œuvres par les maitresses des poètes, les maladies des écrivains, les mariages ratés des femmes auteurs célèbres. De cette manière, les œuvres collaient aux basques de leurs créateurs, devenant des témoignages plus ou moins sociaux-historiques, heureusement bien écrits, mais quand même ! Une chose est certaine : aborder ainsi les œuvres revient à refuser de leur reconnaître toute spécificité. C’est contre cela que Nathalie s’insurge :

Les gens qu’on invente sur papier acquièrent très vite une autonomie, et une individualité . (...) Je ne suis pas à l’aise avec cette conception du roman qui se réduit à l’expression de soi.

Yasmina Reza : Comment...

 

Certes, ce qu’on écrit est lié à sa propre vie, mais :

ça commence à devenir de l’écriture quand vous prenez de la distance, quand il ne s’agit plus de votre expérience, mais de la vie tout court.

Yasmina Reza : Comment...

 

Heureusement, au XXème siècle, la naissance de nouvelles sciences humaines, comme la linguistique et ses dérivées, permettent, aujourd’hui, de mieux connaître et apprécier la littérature. Les vieilles méthodes ont la vie dure, telles les vieilles chaussures agonisantes que l’on garde comme des joyaux, car on craint de souffrir dans les neuves !

Nathalie pense que l’œuvre devrait s’imposer seule et que l’auteur n’est pas le mieux placé pour en parler.

     

     Partie d’échecs ?

Nous avons deux personnages qui deviennent adversaires. Si l’auteur Nathalie Oppenheim est mal à l’aise dès son arrivée et plus encore au début de l’entretien avec la journaliste, elle se bat bec et ongles très vite et finit par prendre le dessus et l’emporter. Rosanna, à bout d’arguments quitte la scène : « Dans la circonstance, j’ai fait le tour de ce qu’on peut attendre de moi. »

     

     Partie de plaisir ?

Le terme est exagéré. Néanmoins, nous retrouvons Nathalie dans la salle des fêtes de Vilan-en-Volène. Nous la voyons buvant de la sangria avec monsieur le Maire qui l’accapare, lui parle de son métier, lui demande de l’appeler Jean Luc et va jusqu’à lui proposer un sujet de livre tellement réaliste, qu’il sonnerait le glas de la littérature ! Nathalie avait précédemment dénoncé, non seulement l’assimilation entre l’auteur et le personnage, mais aussi entre le réel et la fiction. Elle a sans doute trop bu de sangria pour répondre, ou peut-être est-elle lasse de le faire. N’oublions pas que l’œuvre dont elle était venue parler portait justement le titre « Le Pays des lassitudes » ! Rosanna se joint à la réception. Roland se met au piano, le maire entraine dans une danse les deux femmes, et tous chantent la chanson de Gilbert Bécaud : « Nathalie ».

    

     Dernière scène.

Nathalie va partir. Il fait nuit, elle est seule. Quand Roland arrive, elle souhaite qu’il lui lise un de ses poèmes. Modeste, il refuse. Elle le lit et la pièce se termine sur ce poème plein d’émotion et de nostalgie.

***

Comment vous racontez la partie doit être joué à Nice, et dans d’autres villes de France.

Le public, à Toulon, a été enthousiaste. Malgré le sujet, que l’on pourrait croire réservé à un public intellectuel, la pièce est très accessible et divertissante. On rit souvent. Il faut dire que la performance des comédiens est exceptionnelle. Tout est réussi: les décors, les éclairages, la régie, etc.

 

  • Zabou BREITMAN interprète avec brio le mal être de l’auteur qui est convaincue que « si la vie était suffisante, on n’écrirait pas ».
  • Romain COTTARD joue parfaitement l’animateur sensible et généreux qu’est Roland.
  • Dominique RAYMOND incarne Rosanna, la journaliste littéraire avec brio.
  • André MARCON, que nous avions pu apprécier dans La Locandiera de Goldoni, aux côtés de la merveilleuse Dominique Blanc, joué également au Théâtre Liberté de Toulon, est plus vrai que nature dans le rôle du maire.

***

Si l’occasion vous est présentée, ne ratez pas ce spectacle !

La pièce de Yasmina Reza est publié chez Flammarion.

Merci de votre fidélité.

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Published by morvane - dans Théâtre
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