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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 20:49
La manifestation, peinture de Jules ADLER.

La manifestation, peinture de Jules ADLER.

Il m’est arrivé plusieurs fois d’acheter des livres sur des lieux historiques. On trouve en effet dans les librairies des Musées des documents que l’on ne trouve pas ailleurs ou du moins, sauf à faire une recherche précise, on ne va pas directement vers eux, chez les libraires, un peu étourdi parfois par le nombre de livres à découvrir sur d’infinis sujets. C’est ainsi que j’ai acheté et lu bien entendu à côté de livres d’historiens, certains romans où les auteurs avaient éprouvé le désir de faire vivre de vrais événements en donnant à des figures inconnues des visages, des caractères, des vies en somme. Comment sans eux, sans leur talent, sans leur imagination respectueuse de la vérité historique, rencontrer et comprendre par-delà les siècles, les événements du passé, les hommes qui les ont vécus, les sociétés qui ont vécu puis disparu ?

Il m’est arrivé que l’on me conseille tel livre d’historien ou de témoin, par exemple un ouvrage écrit par un soldat, me décourageant de choisir l’ouvrage du romancier, sous le prétexte que ce n’est pas « vrai ». C’est oublier que l’historien permet d’analyser, le romancier permet d’imaginer, ressentir, vivre et partager. Loin d’être incompatibles, ces deux approches sont tout à fait complémentaires.

 

J’en viens donc à Emile ZOLA et l’un de ses chefs-d’œuvre : GERMINAL.

Première partie :

D’abord, je rappelle le sujet du roman que j’illustre d’extraits choisis en fonction du réalisme recherché par l’auteur, de la beauté de l’expression et des émotions éprouvées tant sensibles qu’esthétiques, et aussi de la vision personnelle et du style qui le caractérise. Peut-être serez-vous étonné de ne pas trouver ici de photographies du film de Claude Berry car elles sont impossibles à employer. Néanmoins, celles que j’ai sélectionnées dans l’édition du Cercle du Livre Précieux, me semblent mieux convenir car elles sont d’époque.

Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.
Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.

Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.

Etienne LANTIER, chômeur, arrive dans le nord de la France, à dix km de Marchiennes où il réussit à se faire embaucher par la Compagnie qui exploite les mines de Montsou. Il loge chez les Maheu, mineurs, et apprend leur dur métier. Il est frappé par les conditions misérables de leur vie et, idéaliste, rêve d’améliorer le sort des mineurs.

« C’était Maheu qui souffrait le plus. En haut la température montait jusqu’à trente-cinq degrés, l’air ne circulait pas, l’étouffement à la longue devenait mortel. Il avait dû, pour voir clair, fixer sa lampe à un clou, près de sa tête ; et cette lampe, qui chauffait son crâne, achevait de lui brûler le sang. Mais son supplice s’aggravait surtout de l’humidité. La roche, au-dessus de lui, à quelques centimètres de son visage, ruisselait d’eau, de grosses gouttes continues et rapides, tombant sur une sorte de rythme entêté, toujours à la même place. Il avait beau tordre le cou, renverser la nuque : elles battaient sa face, s’écrasaient, claquaient sans relâche. Au bout d’un quart d’heure, il était trempé, couvert de sueur lui-même, fumant d’une chaude buée de lessive. » p.50.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

Mineurs et leurs outils.
Mineurs et leurs outils.

Mineurs et leurs outils.

La journée terminée, les hommes se retrouvaient souvent à l’estaminet, chez RASSENEUR, où ils buvaient des chopes tout en parlant. Etienne, séduit par les idées de MARX, s’enthousiasmait pour l’Association internationale des travailleurs qui venait de se créer à Londres. Il imaginait les travailleurs de tous les pays s’unissant pour imposer aux patrons la justice sociale. SOUVARINE, lui, adepte des idées anarchistes du célèbre BAKOUNINE, lui rétorquait qu’il fallait mettre le feu et raser tout ce monde pourri. Peut-être en renaîtra-t-il un meilleur.

A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE

Etienne LANTIER finit par convaincre les mineurs de faire la grève. La Compagnie n’est pas inquiète : elle sait bien qu’elle peut compter sur la faim pour l’emporter. Un jour, la foule affamée échappe au contrôle d’Etienne et déferle, ivre de faim, de violence et de haine vers les mines où elle détruit les installations avant de se précipiter à la direction pour réclamer du pain. Cette dernière demande l’intervention des soldats qui occupent les puits pour les protéger et permettre à des ouvriers belges de remplacer les grévistes. Après des échauffourées, les soldats tirent et font de nombreux morts.

 

« Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer l’énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers. (…) Déjà sa petite troupe grondait d’impatience, on ne pouvait fuir devants ces misérables en sabots. Les soixante, acculés au mur, le fusil chargé, firent de nouveau face à la bande.
Il y eu d’abord un recul, un profond silence. Les grévistes restaient dans l’étonnement de ce coup de force. Puis, un cri monta, exigeant les prisonniers, réclamant leu liberté immédiate. Des voix disaient qu’on les égorgeait là-dedans. Et, sans s’être concertés, emportés d’un même élan, d’un même besoin de revanche, tous coururent au tas de briques voisins, à ces briques dont le terrain marneux fournissait l’argile, et qui étaient cuites sur place. Les enfants les charriaient une à une, des femmes en emplissaient leurs jupes. Bientôt, chacun eut à ses pieds des munitions, la bataille à coups de pierre commença. » p.335.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE

Vaincus, les mineurs doivent reprendre le travail. Etienne dont Catherine n’a pas voulu, n’a plus de raison de rester à Montsou. Il s’en va.

 

Deuxième partie :

GERMINAL est un ROMAN qui fait partie de l’histoire d’une famille IMAGINAIRE : les ROUGON-MAQUART. Parmi tous les gens qui écrivent, même vivent de leur plume, il y a des philosophes, des journalistes, des historiens, des scientifiques, des professeurs, des documentaristes, des chefs cuisiniers, etc. Sans oublier les poètes et les écrivains, bien sûr. Tous écrivent. On peut même dire qu’ils ne leur est pas interdit d’avoir des sujets communs. Tel naturaliste peut écrire sur la nécessité de protéger les requins tueurs, quand tel journaliste publiera un article pour défendre les pêcheurs et leurs familles, confrontés à ce danger. Ils n’écriront pas la même chose, ni dans le même style. Et si chacun s’exprime bien, leur but n’aura rien à voir avec la littérature, car ils essaieront avant tout de convaincre, non d’exprimer leurs états d’âme, leur vision de la vie, leur sensibilité, leur personnalité. Même si chacun peut laisser transpirer des traces personnelles dans ce qu’il écrit.

Portrait d'Emile ZOLA par Edouard MANET. 1868. Musée d'Orsay, Paris.

Portrait d'Emile ZOLA par Edouard MANET. 1868. Musée d'Orsay, Paris.

Totalement inverse est la démarche de l’ECRIVAIN.

Un écrivain, comme un artiste, c’est quelqu’un qui rêve, qui imagine facilement des choses à inventer. Face à un événement, y compris anodin, il imagine l’avant et l’après, il crée une personnalité aux participants, il se demande ce qu’il pourrait écrire avec ce modeste fait divers. Tous les faits divers pourraient être à l’origine de grands romans. Il suffit d’avoir de l’imagination pour construire une fiction, élaborer des personnages crédibles, attachants ou haïssables… et de connaître l’art d’écrire pour faire éprouver au lecteur des émotions.

Un écrivain, c’est aussi un être de chair et de sang, qui a besoin de communiquer ses émotions, de les partager, d’être apprécié et aimé. Il a aussi un « ego » parfois surdimensionné qui peut le rendre détestable. Il peut aussi être en contradiction avec ses idées, comme par exemple se faire le défenseur des pauvres et vivre comme un milliardaire. L’œuvre des grands génies littéraires et artistiques est rarement en accord avec leur vie personnelle. Jean-Jacques ROUSSEAU, philosophe des Lumières et auteur de L’Emile, traité de l’éducation, abandonna pourtant ses enfants. Il est vrai qu’il n’avait pas de quoi les élever, et qu’à l’époque, les enfants étaient une gêne et les parents les faisaient élever par des nourrices à la campagne jusque vers l’âge de dix ans.

(Voir l’excellente étude d’Elisabeth BADINTER, spécialiste du Siècle des Lumières : « L’amour en plus », une étude sur l’amour maternel qui démolit bien des idées reçues). En cela, Rousseau n’a pas été le seul, peu de gens ont vécu et vivent en accord avec leurs idées. Entre la personne humaine et son œuvre, il n’y a pas grand-chose de commun. Les confondre mène généralement à de grandes déceptions.

Intérieurs ouvriers.
Intérieurs ouvriers.

Intérieurs ouvriers.

Un écrivain est aussi un être qui pense, un citoyen qui a des convictions, peut-être une philosophie de vie. Il est marqué par son passé, son éducation, sa famille, le monde dans lequel il vit. Certains éprouvent le besoin de prendre des positions politiques, sociales. C’est le cas des écrivains « engagés ».

Au XVIIème siècle, MOLIÈRE a dénoncé l’hypocrisie des dévots. Cela lui a valu de perdre la protection de Louis XIV qui tout « Roi Soleil » qu’il était, ne pouvait s’opposer à l’Eglise !

Emile Zola, en humaniste, n’a pas accepté le sort réservé au peuple, dont la vie était d’autant plus dure que, lors de la Révolution industrielle débutante, les progrès techniques ne permettent pas encore une production de masse dégageant suffisamment de profits pour à la fois enrichir les industriels (ils n’investissaient pas par philanthropie) et permettre des salaires décents. Cela ne justifie cependant pas l’exploitation inhumaine des peuples, mais il est vrai qu’il a fallu augmenter la production grâce au progrès technique pour que les industriels fassent de leurs ouvriers des consommateurs. Je pourrais revenir sur ce sujet. Cf. historiens et économistes compétents.

Par souci de réalisme, Zola est vraiment descendu dans une mine, mais à partir de là, il a inventé, brodé selon ses idées, sa vision personnelle. Il a lu les grands idéologues de l’époque comme MARX et BAKOUNINE dont il a illustré l’affrontement par le personnage d’Etienne, séduit par le communisme, et Souvarine, l’anarchiste. Il faut quand même dire que le travail dans les mines au XIXème siècle, n’a pas grand-chose à voir avec le siècle suivant. Le Centre Historique Minier de Leuwarde offre de nombreux témoignages sur les conditions de vie et de travail, l’instruction, les loisirs, les colonies de vacances dont ont bénéficié les mineurs du XXème siècle et leurs familles, que je ne peux développer cette fois.

 

Si les personnages sont inventés, ils ont de la consistance, ils sont vraisemblables, car un bon écrivain doit être un bon observateur. Même dans la caricature, il doit y avoir du vrai !

Dernier point. Il touche à la LITTÉRATURE. Est littéraire toute langue, toute œuvre, tout texte qui a pour but de restituer un message dans une belle langue, la plus belle, la plus expressive, la plus imagée, la plus riche, tant par son style, son rythme, sa musique, ses images, sa force émotionnelle. Est littéraire tout texte qui est capable de se détacher de tout contenu pour être lui-même son propre objet. Il y a quelque chose de gratuit dans la Littérature, car on peut vivre sans elle. Mais, elle magnifie la vie. Elle est le luxe de l’esprit.

ZOLA n’est pas mon écrivain préféré, cependant, c’est une hérésie de parler de « documentaire littéraire » pour GERMINAL. Certes, les journalistes cultivent parfois l’expression qui frappe, qui va inciter à lire et ont recours à du travail sur le style, tout comme les publicitaires d’ailleurs, néanmoins, leur but est intéressé (vendre), tandis que l’écrivain, le poète, l’artiste, nous offrent les clés d’univers de plaisirs raffinés, d’intelligence et d’émotions qu’il souhaite partager avec nous. On ne peut qu’admirer les tableaux vivants qu’il trace de la mine, du travail, du peuple qui souffre, qui tente de s’en sortir sans trop savoir comment, illettré comme il est, n’ayant comme seules réponses à l’injustice sociale dont il est victime, que la résignation et la violence. Magnifique tableau de la manifestation (Vème partie), de l’incompréhension absolue entre les Bourgeois et les Ouvriers, qui sont subtilement pensés et décrits, d’où l’aspect « vrai » du roman. La mise en scène de la peur des Bourgeois et du déchaînement incontrôlable du Peuple, l’impuissance à ce stade des gens qui pensent, intellectuels ou pas, n’est pas sans rappeler les violences meurtrières de la Saint-Barthélemy, de la Révolution française et de toutes les autres, partout dans le monde. Mais Zola ne décrit pas un monde manichéiste où les bourgeois sont les méchants et les ouvriers les gentils. Il y a des nuances de part et d’autre comme je l’évoquerai plus loin.

On peut cependant comprendre que les mineurs aient des reproches à faire à notre écrivain. Aujourd’hui aussi, les ouvriers ont une certaine suspicion vis-à-vis des intellectuels qui ne voient parfois que l’aspect qui les frappe et qui n’est pas toujours représentatif de ce qu’ils sont vraiment. Il ne faut pas oublier que Zola parle pour son époque. Ce qu’on peut lire chez lui, c’est que l’amour et le sexe sont plus « libres » chez le peuple et plus encadrés, contraints et hypocrites chez les bourgeois qui doivent « sauvegarder les apparences ». A ce titre, M. HENNEBEAU, patron de la mine, blessé de l’infidélité de sa femme qu’il aime, retranché chez lui pendant la manifestation, observe le peuple qui l’injurie à cause de ses appointements, en réclamant du pain.

« - Imbéciles ! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux ? » Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas. Il leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour avoir comme eux, le cuir dur, l’accouplement facile et sans regret. (…)
« Du pain ! Est-ce que cela suffit, imbéciles ?
Il mangeait lui, il n’en râlait pas moins de souffrance. Son ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge en un hoquet de mort. Tout n’allait pas pour le mieux parce qu’on avait du pain. Quel était l’idiot qui mettait le bonheur du monde dans le partage de la richesse ? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils n’ajouteraient pas une joie à l’humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu’aux chiens de désespoir, lorsqu’ils les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance inassouvie des passions. » Cinquième partie, V.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

Enfin, Zola met dans ce roman sa vision de la vie, son admiration pour le déferlement des instincts de vie à travers sa traduction de l’érotisme qui est l’aboutissement de « l’obstiné besoin de vivre ». Roman social, certes, mais pas que cela. Ce serait une erreur de réduire l’intention de Zola à une simple description de la vie misérable des mineurs sous le Second Empire, même si cela a demandé beaucoup de travail à l’écrivain et d’adhésion personnelle à leur révolte, pas davantage à une simple mise en scène de ses fantasmes. Il y a chez lui une vision épique dans les mouvements de masse, l’exagération (la jeune hercheuses de quinze ans qui montre à Etienne comment remettre une berline – de sept cents kilogrammes – sur les rails par exemple) qui ne relèvent pas de simples descriptions, mais donnent une vision infernale accentuée par le fait que les mineurs travaillent en profondeur et à la force humaine. Il n’idéalise pas cependant ni la foule des ouvriers capables de cruauté, ni les privilégiés capables de courage et de compassion. Il faut enfin s’interroger sur le titre qui transfigure le présent. Germinal, septième mois du calendrier républicain (du 21/22 mars au 18/19 avril), désigne le printemps, la reprise de la vie. Ainsi, symboliquement, le monde ouvrier de la mine porte en lui les germes d’un monde meilleur à venir. Le printemps de la nature devient le printemps de l’humanité.

Je relève page 122 cette courte et magnifique description du travail que seul un poète peut ainsi traduire. Imaginons un contremaître décrivant la même scène. Il nommerait les pièces de la machine par leur nom technique et tant mieux ! Il est dans la réalité du travail, nous sommes dans un rêve enchantés par ces câbles qui se transforment en une aile noire et muette d’oiseau nocturne. La mine qui fait tellement souffrir les corps, qui les écrase, voilà qu’elle devient poésie pure.

« Mais la machine, dont les gros membres d’acier, étoilés de cuivre, luisait là-haut, dans l’ombre, ne le préoccupait plus, ni les câbles qui filaient d’une aile noire et muette d’oiseau nocturne, ni les cages émergeant et plongeant sans cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres criés, des berlines ébranlant les dalles de fonte. » P.122.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

J’espère avoir réussi à apporter mes modestes lumières pour conjurer les doutes dans lesquels on glisse sitôt que l’on aborde la fiction et son rapport à la réalité. Je ne saurais vous quitter, chers lecteurs et lectrices, sans vous inviter à lire les dernières lignes du roman où Zola nous livre avec un merveilleux lyrisme, sa vision de la vie « naturaliste » de la vie qui renaît toujours, de l’espoir qui ne demande qu’à fleurir sur les plus grandes peines.

Sacré Zola ! Il a réussi le double enchantement : nous faire partager la vie des autres et réfléchir sur l’homme, la société tout en nous transportant dans une sublimation du monde en devenir. En ce sens, il mérite le respect du monde réel.

Merci de votre attention.

Morvane.

« Il marchait toujours rêvassant ; (…) et quand il jetait les yeux autour de lui, il reconnaissait les coins du pays. Justement à la Fourche-aux-Bœufs, il se souvint qu’il avait pris là le commandement de la bande, le matin du saccage des fosses. Aujourd’hui, le travail de brute, mortel, mal payé, recommençait. Sous la terre, là-bas, à sept cents mètres, il lui semblait entendre des coups sourds, réguliers, continus : c’étaient les camarades qu’il venait de voir descendre les camarades noirs, qui tapaient, dans leur rage silencieuse. Sans doute ils étaient vaincus, ils y avaient laissé de l’argent et des morts ; mais Paris n’oublierait pas les coups de feu du Voreux, le sang de l’Empire lui aussi coulerait par cette blessure inguérissable ; et si la crise industrielle tirait à sa fin, si les usines rouvraient une à une, l’état de guerre n’en restait pas moins déclaré, sans que la paix fut désormais possible. Les charbonniers s’étaient comptés, ils avaient essayé leur force, secoué de leur cri de justice les ouvriers de la France entière. » (…)
Sous ses pieds, « Les camarades étaient tous là, il les entendait le suivre à chaque enjambée. N’était-ce pas la Maheude, sous cette pièce de betteraves, l’échine cassée, dont le souffle montait si rauque, accompagné par le vent du ventilateur ? A gauche, à droite, plus loin, il croyait en reconnaître d’autres, sous les blés, les haies vives, les jeunes arbres. Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser ? Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. » p. 405. FIN.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 16:03

En cherchant à illustrer par des textes, mon article sur les voitures anciennes du Musée automobile de REIMS, j’ai feuilleté un petit roman de Christiane ROCHEFORT paru en 1961 : « Les petits enfants du siècle ». J’avais aimé son ton désinvolte et grave, ses situations comiques et amères. Je l’ai donc relu avec intérêt.

A celles et ceux qui souhaitent connaitre à travers d'autres canaux que les études, les origines de notre vie actuelle, à savoir les prémisses des bouleversements économiques, des transformations de la société et des mentalités, ce livre de 159 pages facile à lire, donne à voir entre les lignes de la fiction quelques lumières sur les années soixante. Eclairage parcellaire, à la façon d’un photographe qui orienterait quelques spots sur son sujet, ici les ouvriers, leurs familles, les progrès qui les ont concernés.

Très vite, sans doute à cause du ton, du regard décalé de l'héroïne, le roman m’a rappelé le film d’Ettore SCOLA « Affreux, sales et méchants », paru lui, une quinzaine d’années plus tard, en 1976, avec des différences et, sinon des similitudes, des proximités.

Ettore SCOLA raconte un moment de l’histoire des habitants d’une famille nombreuse qui vivent dans un bidonville, perché sur une colline de Rome qui domine le dôme de Saint-Pierre de Rome et le Vatican. Il nous rend témoin –magie du cinéma- des turpitudes de cette famille et des personnages qui la côtoient. La distanciation imposée au spectateur l’empêche de se projeter dans les personnages et suscite une forme de regard objectif, à la Bertolt BRECHT, qui permet la critique.

Première de couverture du roman en Livre de Poche.

Première de couverture du roman en Livre de Poche.

Résumé : « A Rome, Giancinto Mazatella règne en maître sur une très nombreuse famille dans le bidon-ville qui domine comme une insulte Saint-Pierre-de-Rome et le Vatican. Il est propriétaire de sa baraque où les différents membres de la famille originaire des Pouilles, cohabitent dans une immense promiscuité.   A la suite d'un accident du travail, où il a perdu un oeil, le maçon alcoolique et irascible, a perçu une somme d'un million de lires, qui lui vaut toutes les convoitises. Il faut dire qu'il en dispose à sa guise et que le jour où il ramène non seulement à la maison, mais dans le lit conjugal, une prostituée jeune et plantureuse, Sybelle, sa femme légitime dresse toute la famille contre lui et fomente un plan pour s'en débarrasser. Giacinto doit se méfier de tous."

Cependant, Ettore SCOLA ne prétendant pas être un sociologue, son film n’est pas un documentaire, mais une fiction avant tout divertissante, même si elle fait réfléchir. Le cinéaste affirme sa vocation artistique notamment dans la connotation shakespearienne (Allusion au Roi Lear menacé d’être dépouillé par ses filles) que la plupart des critiques ont soulignée.

 

 

Christiane ROCHEFORT situe l’action de son roman dans un quartier populaire de Paris. Après avoir habité dans une chambre avec l’eau sur le palier – on connait les problèmes de logement que les Français ont connu après la guerre, accentués davantage par le baby-boom – la famille émigre dans les premières barres d’H.L.M. A l’époque, on parlait de blocs. La démarche de l’écrivaine a été très différente : elle a choisi de faire raconter l’histoire par une participante, Josyane, fille aînée du couple d’ouvriers. Regard subjectif. Tout autre personnage aurait vu la réalité autrement puisqu’il la vivait autrement. Ici, on essaie de survivre aussi, mais on a des rêves qu’on peut tant bien que mal réaliser (le vendeur vient reprendre la télévision quand une traite n’a pas été payée), au fur et à mesure du développement de la société de consommation.

 

L’ARGENT ! Voilà le thème commun. Chez Ettore SCOLA, Giacinto Mazatella est obsédé par l’idée de se faire voler par les siens. Il rappelle qu’il a bien payé son magot par son œil crevé dans un accident du travail. Chez Christiane ROCHEFORT, l’argent est intimement lié au début de la société de consommation. Dans les années soixante, la France s’est reconstruite après les destructions de la guerre, l’industrie est prête à se lancer dans une production de masse. Elle a besoin de nouveaux marchés. Les échanges se passent à l’intérieur des frontières – je rappelle que les produits étrangers étaient taxés à la douane- il a fallu faire appel au marché intérieur. Ainsi, dans le domaine de l’automobile, la clientèle riche ne suffit plus, les entreprises cherchent à séduire les classes populaires et pour cela les modèles se diversifient, s’adaptent aux besoins d’une clientèle plus modeste. La réussite de la 4CV Renault en est un exemple. A mon avis, l’exemple le plus probant est celui de Peugeot qui a pendant longtemps fourni les familles françaises en équipements de toutes sortes, allant des outils, aux petits appareils ménagers, puis aux premières machines à laver, etc. Il n’est qu’à voir le musée L’Aventure Peugeot à SOCHAUX. Seulement, le niveau des salaires reste bas. Deux facteurs en se combinant ont permis les transformations majeures. D’une part le baby-boom, l’explosion des naissances après la guerre, d’autre part l’émergence de l’Etat Providence à travers une politique sociale progressiste. Voilà les fameuses « Allocations » qui font dire à Josyane :

Je suis née des Allocations et d’un jour férié dont la matinée s’étirait, bienheureuse, au son de « Je t’aime Tu m’aimes » joué à la trompette douce.

Les petits enfants du siècle. Livre de poche p.7

Très vite survient un autre enfant qui fait dire à Josyane :

Patrick avait à peine pris ma place dans le berceau que je me montrais capable, en m’accrochant, de quitter la pièce quand il se mettait à brailler. Au fond je peux bien dire que c’est Patrick qui m’a appris à marcher.

Idem. p.8

Puis, se succèdent les jumeaux suivis de Chantal. La mère usée par ses grossesses à répétition et son travail qui l’oblige à être debout finit par cesser de travailler, grâce au « salaire unique ».

Josyane a le malheur d’être l’aînée. Elle est suffisamment intelligente pour comprendre que ses parents, incultes et égoïstes, n’ont d’enfants que pour l’argent qu’ils rapportent dans leur accession à la société de consommation. Ainsi s’explique sa vision très négative, son détachement affectif et son peu d’intérêt pour son propre avenir. Il faut dire qu’elle n’allait pas encore à l’école que déjà sa vie était remplie de tâches ménagères.

A ce moment-là, je pouvais déjà rendre pas mal de services, aller au pain, pousser les jumeaux dans leur double landau, le long des blocs pour qu'ils prennent l'air, et avoir l'oeil sur Patrick, qui était en avance lui aussi, malheureusement. il n'avait pas trois ans quand il mit un chaton dans la machine à laver; cette fois-là tout de même papa lui en fila une bonne: la machine n'était même pas finie de payer.

Idem. p.9

Une seule accalmie, un seul bonheur : faire ses devoirs, dans la cuisine quand toute la famille était couchée.

C'est dans la cuisine où était la table, que je faisais mes devoirs. C'était mon bon moment : quel bonheur quand ils étaient tous garés, et que je me retrouvais seule dans la nuit et le silence ! Le jour je n'entendais pas le bruit, je ne faisais pas attention; mais le soir j'entendais le silence. Le silence commençait à dix heures : les radios se taisaient, les piaillements, les voix, les tintements de vaisselle; une à une les fenêtres s'éteignaient. A dix heures et demie c'était fini. Plus rien. Le désert. J'étais seule. Ah! comme c'était calme et paisible autour, les gens endormis, les fenêtres noires, sauf une ou deux derrière lesquelles quelqu'un veillait comme moi, seul, tranquille, jouissant de sa paix. Je me suis mise à aimer mes devoirs peu à peu.

Idem. p.11

Dans le bidonville romain, les journées ont la même organisation qu’ailleurs. Le matin, tout le monde se prépare et s’en va travailler, qui en vespa, qui en vieille Fiat, qui à pieds. Les frères laissent leurs sœurs au bord de la route où elles attendront le client, puis vont exercer les activités de vol à la tire auxquelles ils se sont entraînés antérieurement sur leurs voisins.

 Les enfants sont conduits à la « crèche » du bidonville (un espace limité par un mur de palettes de bois et de grillage), où ils s’adonneront à leurs jeux, après y avoir été enfermés à clé par une très jeune fille aux bottes jaunes trop grandes pour elle. Quant aux ménagères, elles guettent les commerçants ambulants qui leur proposent des montagnes d’articles de bazar sur de minuscules APE.

Chez Josyane, l’obsession des parents se fixa sur la « bagnole ». Certes, la mère aurait bien voulu un frigo, mais le père disait que c’était son tour d’avoir du bien-être.

C'était ça qu'ils visaient maintenant, plutôt que le frigo. la mère aurait voulu un frigo, mais le père disait que c'était bien son tour d'avoir du bien-être (...) et avec la fatigue pour venir d'une banlieue à une autre il commençait à en avoir plein le dos. (...) Ils calculèrent tout un soir pour cette histoire de bagnole, s'il y avait les moyens avec les Trente-Trois pour Cent, de l'avoir, en grattant ici et là. (...) En plus, si la mère pouvait rabioter avec quelques ménages dans les limites du Salaire unique...

Idem. p.21

Autre signe de progrès social : les vacances, les vraies, celles qui se sont affranchies des parents qui vous accueillent moyennant de petits services.

"Cette fois on n'irait pas chez la grand-mère à Troyes lui biner ses carrés et retaper ses cabanes à lapin pour revenir avec des ampoules et des tours de reins, on irait dans un hôtel à la campagne, comme les vrais gens  qui vont en vacances."p.51

Qui sont ces « vrais gens » ? Sans doute les gens socialement plus élevés qui leur servent de modèles comme on va le voir dans leur façon de s’occuper en vacances.

Sous prétexte de se reposer, les familles observent un rituel auquel elles initient leurs successeurs.

Le pays était beau, disaient-ils. il y avait des bois et des champs. tout était vert, car l'année avait été humide. Les anciens qui étaient arrivés avant nous, nous indiquaient où il fallait aller, comment visiter la région. On faisait des promenades; on allait par le bois et on revenait par les champs; on rencontrait les autres qui étaient allés par les champs et revenaient pas le bois.

Idem. p.61

Ainsi tout le monde au lieu de se libérer des contraintes se coule dans une uniformité navrante pour notre héroïne qui regrette de ne pas avoir de devoirs de vacances tellement elle s’ennuie à cause des conversations des adultes qui se présentent comme des puits de science sur tous les sujets, des femmes qui parlent de leur ventre, et de l’air qu’il faut respirer parce qu’il est sain, etc. Ennui toujours. Par bonheur, un jour on rentre à Paris. « Les meilleures choses n’ont qu’un temps. D’ailleurs dans le fond on aime bien retrouver son petit chez-soi. »

Les nouveaux débarquèrent pendant qu'on chargeait les paquets. Ils furent d'entrée affranchis sur les coutumes de la maison, l'heure des repas, comment ne pas braquer la patronne, où aller se promener; comme ça ils se sentiraient tout de suite moins dépaysés.
Il y avait un petit garçon dont l'air dégoûté me plut. Dommage, on aurait pu s'ennuyer ensemble. En partant je lui dis : "Qu'est-ce qu'on s'emmerde ici, tu vas voir." Histoire de lui donner du courage. il n'y avait pas de raison?

Idem. p.77

Josyane reprend le cours de sa vie sans enthousiasme. Ce qui nous gêne c’est son absence de perspective d’avenir. Elle subit sa vie. Elle ne conquiert pas sa liberté. Elle n’a pas besoin de le faire. Dans l’indifférence, elle la prend et personne ne se soucie de ce qu’elle en fait. Quelle image a-t-elle d’elle-même ? Elle se voit telle que ses parents la considèrent. Une auxiliaire, une sorte de bonne, d’esclave consentante, comme si elle n’était pas une personne à part entière. Aussi, quand elle a l’âge des amours débutantes, pas d’amour pour elle. Sait-elle ce que cela peut être ? Elle suit les garçons de préférence avec scooter. Elle ne se refuse à personne. Fataliste, elle n’attend rien. Quand finalement, elle rencontre un garçon qui la considère enfin comme une personne, quand elle peut commencer à avoir un avenir avec lui, voilà que les modèles parentaux se reproduisent subrepticement. Le roman se referme comme une boucle : Josyane est enceinte…

Ici le roman de Christiane ROCHEFORT trouve un prolongement dans le film de SCOLA : la même fatalité s’abat également sur la jeune Italienne aux bottes jaunes. A peine pubère, celle qui conduisait les enfants à la « crèche » avant d’aller chercher de l’eau, au début du film, revient, mais cette fois, elle est enceinte… et le film ne fait plus rire du tout.

Bonne lecture!

Je vous conseille l'excellente analyse du film d'Ettore SCOLA  dans 

www.dvdclassik.com/critique/affreux-sales-et-méchants-scola

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 14:50

La première enquête policière de son personnage fétiche : Erlendur.

Il se passe toujours quelque chose dans les villes, la nuit.

A Reykjavik, chaque nuit, dans le dédale des rues et des quartiers aux noms imprononçables pour nous, patrouillent trois jeunes hommes : un jeune policier ERLENDUR âgé de 28 ans et deux étudiants en droit employés pour l’été dans la police, Gardar et Marteinn. Ils roulent dans une Chevrolet noire et blanche peu maniable, au gré des appels du central qui leur signale ici une dispute conjugale, là une empoignade entre voisins qui se termine dangereusement au couteau, là une femme salement amochée qu’ils envoient à l’hôpital…

Les hurlements des sirènes se rapprochaient. Une ambulance s'egagea dans la rue et se gara devant la maison, suivie par une voiture de police. Réveillés par le bruit, les voisins s'étaient mis aux fenêtres et certains avaient même ouvert leur porte. Ils regardèrent les ambulanciers emmener la femme sur une civière et le fourgon de police quitter le parking, le mari à son bord. Le calme revient bientôt dans la rue et tous retournèrent se coucher, étonnés de ces perturbations nocturnes.

Les nuits de Reykjavik, p.16, Ed. Points

L’aube se profile enfin, réduisant le tapage nocturne.

Erlendur rentre chez lui. Il se rappelle le clochard que des enfants avaient retrouvé noyé dans une mare l’année précédente et n’arrive pas à le chasser de son esprit. La police avait vite conclu à un accident. Erlendur avait rencontré l’homme peu avant sa mort. Il lui avait confié que quelqu’un avait tenté d’incendier la cave où il s’était réfugié. Mais personne ne l’avait écouté. Erlendur s’en voulait de lui avoir manifesté la même indifférence que les autres. Il est vrai que les clochards quémandent toujours un peu d’argent pour s’acheter de l’alcool et notre policier lui avait refusé.

Les nuits de REYKJAVIK, d’Arnaldur INDRIDASON

Portrait d’Erlendur :

Il n’avait pas grand-chose à faire quand il n’était pas de service. Il aimait flâner en ville autour de l’étang Tjörnin ou dans la baie de Nautholsvik et le fjord de Skerjafjördur. Parfois, il allait marcher dans les montagnes et dormait sous la tente si les prévisions météo le permettaient.

Il fréquentait peu les bars à cause du bruit et de la consommation d’alcool.

Quant aux femmes, il avait plus ou moins une liaison avec une jeune femme Halldora.

Il n’avait pas un parcours scolaire glorieux, ayant en tout et pour tout son certificat d’études. Issu d’une famille pauvre, il avait dû travailler tôt. Il se disait qu’il profiterait bien d’une section destinée aux adultes pour passer son bac et aller à l’université.

Un trait de caractère le définissait : son empathie. Il n’était pas indifférent aux autres et éprouvait une réelle compassion pour les êtres humains malmenés par la vie. Il avait fini par se demander si «  ce n’était pas sa passion pour les destins tragiques qui l’avait conduit à s’engager dans la police ».

Aussi s’intéressait-il particulièrement aux disparitions qui, dans un pays comme l’Islande, au climat rude et imprévisible, ne concernaient pas seulement des adolescents fugueurs ou des chasseurs qui ne rentraient pas à l’heure convenue, mais des voyageurs qu’une brusque tempête de neige retenait dans les montagnes pendant des jours, et dont on retrouvait les corps des mois plus tard, ou des chasseurs gagnés par des vagues de brouillard dans lequel ils s’égaraient en quelques minutes, ne pouvant trouver leur chemin, errant désespérément avec la peur de tomber dans une crevasse profonde de glacier, d’où nul sauveteur ne saurait les trouver.

On avait beau envoyer des brigades de sauveteurs ratisser méticuleusement le terrain des jours durant, les recherches demeuraient infructueuses. ne restaient plus alors que des questions sans réponses. (...)
Les disparitions n'étaient le plus souvent pas considérées comme suspectes. Poussé principalement par sa curiosité, Erlendur passait de longues heures à feuilleter de vieux rapports et à se documenter sur toutes sortes d'affaires, qu'il s'agisse de disparitions ou d'enquêtes non résolues, même si ces dernières le passionnaient moins. Il existait tout de même quelques exceptions à cette règle. Il en allait ainsi de la mort d'Hannibal, même si rien ne lui permettait de mettre en doute le caractère accidentel du décès. C'était avant tout parce qu'il avait connu la victime qu'il s'était intéressé à son histoire et qu'il s'était mis à explorer un certain nombre de pistes.

Les nuits de Reykjavik, p. 43/44

L’ « accident » d’Hannibal :

Pendant la Grande Guerre, les Islandais ont dû creuser des tourbières pour se chauffer, à cause de la pénurie de combustible. Une fois la guerre terminée, les importations de charbon et pétrole ont repris et les fosses se sont remplies d’eau et ont été laissées à l’abandon. Plus tard, elles sont devenues un terrain de jeux des enfants qui pouvaient y faire du vélo sur les pistes, construisaient des radeaux pour naviguer sur les mares et l’hiver y pratiquaient le patin à glace.

Le roman commence avec la découverte par des enfants d’un noyé. Le corps avait été retrouvé à l’endroit le plus profond. Il s’agissait d’un clochard connu sous le nom d’Hannibal. La police avait vite conclut à un accident à cause du taux d’alcoolémie, de l’absence de trace de lutte, de témoin, ou d’indices laissés sur les lieux comme des traces de pneus. Il faut dire que le lieu du drame avait été abondamment piétiné par les curieux et Erlendur, qui avait ressenti le peu de compassion de la société pour ces laissés-pour-compte, avait des doutes sur le sérieux de l’enquête.

La « culpabilité » d’Erlendur :

Le jeune policier avait eu affaire à ce clochard lors de ses débuts. Hannibal posait problème à la police qui dut intervenir pour des raisons diverses liées à son alcoolisme.

Ce soir-là, libre de service, il avait regagné les anciennes tourbières. Il se sentait attiré par ce lieu et ce drame. Et s’il s’était agi d’un meurtre ? Et si l’enquête avait été bâclée ? Et si l’accident avait été trop évident, au point de masquer la vérité ? Quelque chose lui disait qu’il devait chercher pour rendre justice à cet homme et à travers lui, à tous les exclus des sociétés modernes. Il se souvenait de leurs premières rencontres.

Leurs chemins s'étaient croisés pour la première fois en plein hiver. Assis sur un banc de la place Austurvöllur, courbé et apparemment endormi, Hannibal tenait entre ses doigts transis une bouteille d'alcool vide. Il gelait à pierre fendre et, après quelques hésitations, la patrouille avait décidé de l'emmener au commissariat afin de l'abriter pour la nuit dans une des cellules. Erlendur était certain qu'il mourrait de froid s'ils n'intervenaient pas et il avait dit à ses collègues qu'il refusait d'endosser une telle responsabilité. Ils avaient donc embarqué Hannibal dans la voiture où il était revenu à lui.

Les nuits de Reykjavik, p.22

Une autre fois, il l'avait découvert au pied de la clôture en tolle ondulée d'un lieu qui servait de refuge aux vagabonds contre le froid piquant du vent du nord. Assis, jambes repliées, vêtu d'un anorak vert troué, les pieds gagnés par la neige balayée par le vent, il était inerte et le policier avait eu du mal à le faire réagir. Il avait dû mobiliser toutes ses forces pour le mettre debout afin de l'accompagner "chez lui". Hannibal, ayant repris ses esprit, lui avait indiqué le chemin jusqu'à une petite maison. Un escalier étroit menait à une cave fermée par un simple loquet, dans laquelle régnait un capharnaum puant.

Voici mon refuge dans ce monde maudit, ironisa le clochard en trébuchant sur le seuil.

Les nuits de Reykjavik, p. 24

La vie du jeune policier avait continué son cours avec son lot de problèmes répétitifs : les interventions pour des cambriolages, des disputes, du tapage nocturne, des agressions…

Mais le clochard, lui, avait été mis à la porte de son abri, suite à un début d’incendie dans la cave qu’il occupait à titre gratuit. Il eut beau clamer son innocence, il se retrouva à la rue.

 

L'été de sa mort, on l'avait en effet expulsé de la cave qu'il occupait, à la suite d'un incendie. Le propriétaire avait affirmé que le feu avait pris par sa faute, mais Hannibal avait toujours refusé d'endosser cette responsabilité et s'était retrouvé à la rue. Son calvaire avait pris fin quand il avait déniché un refuge dans le caisson en ciment qui protégeait le pipeline d'eau chaude. Un morceau s'était détaché sur un côté de la maçonnerie, ménageant une brèche suffisamment large pour qu'un homme puisse se glisser à l'intérieur et se blottir contre la canalisation.
Cet endroit avait été le dernier domicile d'Hannibal avant qu'on ne le retrouve noyé dans les tourbières. Il avait vécu là avec quelques chats errants qui s'étaient rassemblés autour de lui comme l'avaient fait autrefois les oiseaux autour de Saint François d'Assise.

Les nuits de Reykjavik, p.26

L’enquête « clandestine » :

 Sur son temps libre, donc en civil et sans prévenir sa hiérarchie qui, on s’en doute, ne l’aurait pas autorisé à enquêter de sa propre initiative, le jeune policier espère que sa discrétion permettra aux langues de se délier plus facilement. Il entreprend la reconstruction de l’itinéraire d’Hannibal.

Du propriétaire qui l’a exclu aux voisins qui disent l’avoir sauvé, de l’asile de nuit à la famille du malheureux, car il en a une mais elle ignore, ou ne veut pas savoir ce qu’il est devenu, il va de rencontre en rencontre reconstituer son passé, découvrir une autre disparue, une femme cette fois-ci au destin parallèle quoique différent. Chaque personne questionnée, écoutée, lui permet de tisser un fil conducteur avec des hauts et des bas, des avancées et des reculs, des convictions et des doutes, des personnages apparemment sans liens réciproques et qui se croisent ou se sont croisés.

Au final, Ernendur n’avoue son enquête clandestine que lorsqu’il a, non seulement trouvé la vérité mais surtout les preuves de la vérité. Cela n’empêcha pas ses supérieurs de lui en faire reproche et il s’en est fallu de peu qu’il ne perde son emploi. Mais, il lui importait avant tout d’avoir fait triompher la vérité et rendu à un homme injustement traité le respect qui lui était dû.

 L’intérêt de ce roman :

Le roman policier a longtemps été considéré comme un genre mineur. Tout juste destiné à désennuyer les voyageurs dans les longs trajets en train, en métro, en avion. On attendait de lui qu’il soit assez intéressant pour ne pas voir le temps passer du départ à l’arrivée, ou pour ne pas être obligé de faire la conversation aux autres voyageurs dans les wagons, principalement lorsqu’on n’avait pas la chance d’occuper une place à côté de la fenêtre. Les halls de gare étaient largement pourvus de ces livres peu épais, faciles à lire et bon marché. Cela n’exclut pas que de bons auteurs s’y soit illustré. Cependant, ceux-ci restaient généralement cantonnés hors de la « littérature », au mieux, s’ils avaient du talent, leurs œuvres trouvaient leur accomplissement au cinéma. Ce fut le cas de Georges Simenon, par exemple.

Une deuxième génération d’auteurs, si je puis m’exprimer ainsi, devait renouveler le genre en refusant de s’en tenir uniquement au déroulement de l’intrigue pour s’intéresser de près aux contextes historique, géographique, psychologique, sociologique, idéologique et autres, avec un authentique souci de réalisme.

Les conséquences furent que le lecteur s’instruisait en même temps qu’il se distrayait, ne réfléchissait pas seulement pour deviner qui était l’assassin ou quelle serait la prochaine victime, devenait de plus en plus savant et exigeant.

Pareillement, les auteurs durent travailler davantage, faire de nombreuses recherches, vérifier leurs affirmations, construire des personnages de plus en plus complexes et réalistes (les inspecteurs ont rarement la sérénité et le conformisme d’un Maigret, par exemple, ils peuvent avoir raté leur vie personnelle comme Wallender chez Henning Mankell, voire être alcoolique). Les auteurs doivent aussi peaufiner leurs mises en scène, leur style, leur écriture.

Arnaldur INDRIDASON fait partie de cette nouvelle vague (plus si nouvelle que cela d’ailleurs, maintenant). Le lecteur peut découvrir l’Islande, des aspects insoupçonnés de sa nature belle et tumultueuse, où le brouillard soudain peut vous faire perdre définitivement l’enfant  qui aurait simplement lâché votre main, peut précipiter une voiture et ses occupants aveuglés dans un fjord. On découvre des aspects de l’histoire de ce petit pays, ses rapports compliqués avec les Etats-Unis dont ils dépendent et méditer sur le malheur de devoir se soumettre à d’autres puissances dissuasives. On s’aperçoit que nous partageons certains disfonctionnements sociaux, comme la pauvreté, la drogue et l’alcoolisme, la violence, l’égoïsme et le non-respect de ceux qui ont perdu leur dignité, l’abandon des laissés pour compte.  L’auteur montre la complexité psychologique des hommes. Hannibal se défend becs et ongles pour rester un homme malgré tout. Erlendur prend le risque de perdre son emploi en refaisant l’enquête de police bâclée pour rendre justice à ce sans-abri.

En conclusion, je vous recommande vivement la lecture de ce roman !

Reykjavik, dans les années soixante-dix, soit à peu près à l'époque du roman. La photographie vient d'une vieille encyclopédie "Alpha".

Reykjavik, dans les années soixante-dix, soit à peu près à l'époque du roman. La photographie vient d'une vieille encyclopédie "Alpha".

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 14:18
Une plongée au ralenti dans les ténèbres : Seul le silence… de Roger Jon ELLORY.

Six cent deux pages ! Même si l’on est un bon lecteur et qu’on vient justement d’en lire de suite plusieurs de cet acabit, ce qui implique un long moment de vie agitée par les méandres on-ne-peut-plus sinueux, aussi bien dans l’espace que dans le temps, à suivre l’auteur, le perdre parfois et le retrouver – ouf ! – à s’embrouiller les neurones à vouloir tout comprendre, tout deviner, de la progression des actions, récits, enquêtes, et des personnages plus vrais que nature, ou complètement loufoques, déjantés, dans lesquels perce un peu de soi quand même – on ne s’y attend pas toujours ! Tant pis ou tant mieux ! – après être passé par un tsunami d’émotions qui ne se calment qu’au moment où, d’épuisement, on s’endort, insatisfait – il reste encore 300 pages…200 pages… 100 pages… Mais va-t-on savoir à la fin qui est l’assassin ? – et que le livre s’échappe de nos mains inertes, tombe du lit et nous réveille ahuri…

Six cent soixante-deux pages, Monsieur Roger Jon ELLORY, c’est dur, mais quel plaisir ! Difficile quand on commence la lecture de votre roman policier de le quitter ! Page six cent deux… On voudrait déjà en savoir plus, que Joseph continue de nous parler.

SEUL LE SILENCE

Traduction française du titre original : A QUIET BELIEFS IN ANGELS

 

Si le titre anglais semble insister sur le fait que le narrateur / héros croyait aux anges gardiens dans son enfance, bien qu'ils ne l'aient jamais protégé, au contraire ! Pas plus que la trentaine de petites filles assassinées , ces anges paraissant plutôt avoir protégé leur assassin, la traduction française fait référence au silence qui répond à son angoisse, quand blessé, il se vide de son sang, se penche une dernière fois sur sa vie et s'attend à la perdre.

" Car personne n'a entendu les coups de feu. Personne n'a crié. pas de bruits de pas précipités dans le couloir. (...) Seul le silence dedans et dehors ".

... Mais aussi au silence permanent, implacable qui a accompagné toutes ses interrogations sur les drames de sa vie.

 

 

 

Le roman noir est dédié à Truman CAPOTE, l’auteur du terrible thriller : « De sang froid » …

L’auteur raconte l’histoire mouvementée d’un homme.

Tout commence le 12 juillet 1939, à AUGUSTA FALLS, Géorgie, avec la mort du père de Joseph Calvin VAUGHAN, alors âgé de 12 ans.

La Mort vint ce jour-là. Appliquée, méthodique, indifférente aux us et aux coutumes; ne respectant ni la Pâque, ni la Noël, ni aucune célébration ou tradition. La Mort vint, froide et insensible, pour prélever l'impôt de la vie, le prix à payer pour respirer. Et lorsqu'Elle vint je me tenais dans la cour sur la terre sèche parmi les mauvaises herbes, le mouron blanc et les gaulthéries. Elle arriva par la grand-route, je crois, longeant la démarcation entre les terres de mon père et celle des Kruger. Je crois qu'elle arriva à pied, car plus tard, lorsque j'en cherchai, je ne trouvai ni empreintes de cheval ni traces de bicyclette, et à moins que la Mort ne pût se déplacer sans toucher le sol, je supposai qu'Elle était venue à pied.
La Mort vint pour prendre mon père.

Seul le silence, de R.J. Ellory. Livre de Poche. (2008)

Le récit s’achève en 1967. On n’entendra plus parler de Joseph. Frustration complète… Néanmoins, dans le prologue, l’auteur revient sur son personnage.

Bien entendu, je ne vous en dirai pas plus.

La structure du roman s’organise autour de deux pôles : le présent du narrateur composé de quelques pages écrites en italique correspondant à sa confrontation avec l’assassin, et probablement ses derniers instants, son dernier jour.

Je suis assis calmement. je sens la chaleur de mon propre sang sur mes mains, et je me demande si je vais continuer à respirer longtemps. je regarde le corps d'un homme mort devant moi, et je sais qu'à quelque petite échelle justice a été rendue."

Idem.

Dans le deuxième pôle, soit la presque totalité du roman, Joseph VAUGHAN se penche sur son passé et prend le lecteur à témoin pour expliquer son geste. En effet, il raconte les événements qu’il a vécus, évoque le cadre historique (Hitler, la guerre en Europe puis la mobilisation des troupes américaines pour intervenir dans la guerre), ainsi que le cadre géographique qu’il décrit précisément (sa Géorgie natale, New-York et Brooklyn, son retour au pays, son errance sur les traces de l’assassin et de nouveau Brooklyn), y compris le cadre sociologique avec la description de ses camarades, leurs familles, les paysans, l’école, les shérifs en Géorgie, plus tard les milieux intellectuels et artistes de New York, l'épouvantable prison d’Auburn State et la vision de l'Amérique de cette époque.

Ces trois cadres par leur précision ancrent solidement le récit dans la réalité au point que l’on se surprend à imaginer que Joseph a « vraiment » existé et que le récit « fictif » n’est rien d’autre que ses « mémoires », tant la « vraisemblance » indispensable au roman, d'après Maupassant, est réelle.

Le personnage est riche de sensibilité, humanité. Ces deux qualités exacerbées chez lui font aussi son malheur, car il est dès l’enfance obsédé par ces crimes odieux qui l’empêchent d’être heureux quand l’occasion se présente.

Les personnages secondaires nous touchent également, qu'ils soient positifs, tragiques ou négatifs. Le destin de sa mère est bouleversant, l'institutrice Alexandra Weber joue un rôle clé dans sa vocation d'écrivain, ses amis de New York l'aident à se sortir d'un traquenard bien orchestré et même les deux frères condamnés dont il partage la cellule...

"Elle a été violée, entendis-je Reilly dire. une petite fille, jamais fait de mal à personne... et une espèce d'animal l'a violée, battue et étranglée, puis il l'a abandonnée dans le champ au bout de la grand-route.
- D'après moi, c'est un de ces Nègres", affirma Gunther Kruger.
Ma mère répliqua sur un ton ferme et implacable :
"Ça suffit, Gunther Kruger. A l'heure même o^nous parlons vos compatriotes se laissent entraîner par un tyran dans une guerre dont nous avons tous prié pour qu'elle n'ait jamais lieu. Le gouvernement polonais est exilé à Paris; j'ai même entendu une rumeur qui affirme que Roosevelt va devoir aider les Britanniques à acheter des canons et des bombes à l'Amérique. des milliers, des centaines de milliers, peut-être des millions de gens vont mourir... tout ça à cause des Allemands.
- Un tel point de vue est injuste, madame Vaughan... pas tous les Allemands...
Et pas tous les Noirs , monsieur Kruger."

idem.

Cette mort ne sera pas unique.

D’autres petites filles mourront, des camarades de classe, puis dans d'autres villes, d'autres États. Des crimes non élucidés, des familles qui s’enfoncent dans la douleur silencieuse, sauf Joseph qui refuse la fatalité et craint les réactions des habitants d’Augusta Falls.

Il confie à son institutrice ses angoisses face à l’injustice et sa propre impuissance.

Un jour que j'étais à nouveau resté après la classe pour nettoyer les chiffons du tableau, je fis part de mes angoisses à mademoiselle Weber. Elle sourit et secoua la tête.
- Alors écris ce que tu as sur le cœur, dit-elle. Écrire peut servir à exorciser la peur et la haine; ça peut être un moyen de surmonter les préjugés et la douleur. Au moins, si tu sais écrire, tu as une chance de t'exprimer... tu peux offrir tes pensées au monde, et même si personne ne les lit ou ne les comprend, elles ne sont plus piégées au fond de toi. Si tu les gardes... si tu les gardes en toi, Joseph Vaughan, un jour tu risques d'exploser."

idem.

Le jeune VAUGHAN va donc se mettre à chercher l’auteur des incompréhensibles meurtres qui l’obsèdent au point d’y consacrer la plus grande partie de sa vie, sacrifiant même plus tard sa carrière naissante d’écrivain, persuadé qu’il ne connaîtra la paix qu’avec la fin de sa traque, à travers cinq États durant trente ans.

« Peut-être me disais-je que si j'écrivais suffisamment sur la réalité alors je me viderais, et que de ce vide naîtrait les fruits de l'imagination et de l'inspiration. J'écrirais alors quelque chose comme Steinbeck ou Fenimore Cooper, une œuvre de fiction et non une œuvre autobiographique. Ce n'est que plus tard que je compris que les deux étaient liées : l'expérience façonnée par l'imagination, devenait de la fiction, et la vie, à travers le prisme de l'imagination, devenait une chose que l'on pouvait mieux tolérer et comprendre. »

Un mot de l’écriture qui est non seulement agréable, mais précise et belle. Et, puisqu’il s’agit d’un roman policier, le suspense est parfait. R.J. ELLORY a reçu le Prix du roman noir pour cette œuvre, que Michel Abescat, journaliste de TELERAMA décrira ainsi : « Un véritable piège, dévorant, parfaitement construit… une révélation. »

J’ai apprécié ce livre.

Si je vous ai convaincu (e), je vous souhaite une bonne lecture.

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 18:15

 

Assurément, faire revivre le passé, à travers la fiction du roman, en associant le respect de l’HISTOIRE et le bonheur de l’IMAGINATION n’est, certes, pas donné à tout le monde ! En effet, il faut s’inscrire  dans une ligne de fidélité aux événements et à leurs acteurs célèbres -  fidélité aux mœurs et aux cultures -  tout en offrant aux lecteurs que nous sommes, à la fois le privilège jubilatoire de vivre en quelque sorte « d’autres vies » avec, en plus, le plaisir de  nous immerger dans une langue éblouissante…  

 

Le XXème siècle a vu l’émergence d’un roman historique renouvelé, qui ne soit plus seulement dû à l’imagination délirante et incontrôlée des auteurs du XIXème, mais ancré dans une connaissance bien meilleure des faits grâce notamment aux progrès de sciences humaines comme la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, etc. secondées par d’impressionnants progrès techniques.

Cela a, bien entendu, modifié les attentes des lecteurs d’aujourd’hui, qui veulent le rêve, donc la fiction, mais refusent de sacrifier à la sacro-sainte vraisemblance. Les auteurs sont donc de plus en plus « sous surveillance », ce qui les oblige à travailler davantage, pour notre grand plaisir. Mais, après tout, n’est-ce pas ce qu’ils cherchent ?

 

Parmi ces grands auteurs de romans historiques, je citerai l’incontournable Robert MERLE, notamment avec « Fortune de France », qui nous fait traverser les guerres de religion, fréquenter l’université de Montpellier au XVIème siècle, côtoyer Henri IV, à travers les fils cadets d’un petit noble du sud-ouest, obligés de conquérir par eux-mêmes leur place dans la France de l’époque. Ou encore, plus près de nous, « La Mort est mon métier » où l’auteur s’inspirant des mémoires de Rudolf HOESS, commandant du camp d’Auschwitz, démonte le processus qui veut qu’un homme intelligent mais sans conscience, on dirait aujourd’hui sans empathie, puisse, après avoir adhéré à une idéologie ou un chef, devenir un monstre, par devoir et par fidélité.

Je citerai également Claude MICHELET : « Les Promesses du ciel et de la terre » , Michel PEYRAMAURE : « L’Orange de Noël ». Entre autres œuvres.

Plus près de nous, Marc DUGAIN que j’apprécie particulièrement. Il s’est rendu célèbre par « La Chambre des officiers », dont vous avez sans doute vu le film, mais aussi « La Malédiction d’Edgar », « L’Avenue des géants », etc. Et « L’Insomnie des étoiles » que je viens de lire.

L'Insomnie des étoiles, un roman historique de Marc DUGAIN

 

Ce n’est pas mon roman préféré, néanmoins, je l’ai lu avec un intérêt grandissant, car il met en scène une période peu connue de la défaite de l’Allemagne nazie, consommée sur le front ouest, alors que les combats continuent sur le front est. Il est vrai que ceux qui avaient tant souffert du nazisme (rationnements, par conséquent faim, Service du Travail Obligatoire en Allemagne, arrestations, tortures par la Gestapo, déportations, condamnations à mort, destruction des biens, etc.), n’étaient pas enclins à la pitié pour leurs voisins d’outre-Rhin. L’auteur choisit une région du sud de l’Allemagne, en 1945, investie par une compagnie de militaires français. A ce moment, les Alliés foncent vers Berlin. La victoire ne fait plus aucun doute.

Les premiers chapitres sont consacrée à Maria, une jeune fille qui vit seule, dans une ferme, dans des conditions très dures : pas grand-chose à manger (deux pommes de terre et un oignon par jour) et l’hiver rude approche. Son père a été mobilisé tardivement pour être envoyé sur le front russe – on sait qu’à la fin de la guerre Hitler recrutaient tous les hommes possibles, et même les adolescents - lui écrit des lettres, mais elle perd ses lunettes et ne peut plus lire.

 

 

Parfois elle se relevait la nuit et, à la lueur d'une lampe à huile, elle s'acharnait à lire ce qui se refusait à elle. Elle était alors tentée de pleurer d'impuissance. Mais une phrase de son père lui revenait immédiatement à l'esprit: "Les pleurs sont l'incontinence des faibles", et ces paroles la dissuadaient de céder à l'abattement.

L'Insomnie des étoiles. p. 14 (Folio)

 

Un jour, deux hommes viennent faire l’inventaire du mobilier de la ferme. Des policiers, pense-t-elle. Ils reviennent de nuit inspecter la maison en se réjouissant déjà du butin. En réalité, le chef veut la violer. Maria avait eu le temps de se cacher dans le grenier d’une grange. Le chef des « pillards de l’arrière » menace de mettre le feu si elle ne se montre pas. Le plus jeune, qu’elle avait remarqué à cause de ses traits fins, la découvre mais lui fait signe de se taire. Le lendemain, toute une équipe vient vider la ferme. De sa cachette, elle voit son « sauveur » de la veille violer un jeune manutentionnaire avant de lui tirer une balle dans la tête. Une fois partis, elle ne peut enterrer la victime car il n’y a plus aucun outil. Elle tente alors de brûler le cadavre. L’hiver passe. Elle survit dans l’espoir que son père va revenir, quoiqu’elle ait été troublée par leurs adieux, surtout son dernier regard.

Ce regard était une énigme. Mais plus terrifiant encore, ce regard semblait dire qu’il espérait ne jamais revenir. Elle ne parvenait pas à oublier la froideur de leurs adieux, comme s’il était déjà dans l’au-delà.

L'Insomnie des étoiles

 

Au printemps, des soldats français la trouvent à bout de force. Le capitaine LUYRE lui demande des explications au sujet des os calcinés qu’ils ont trouvés. Elle s’explique et le capitaine intrigué décide de l’emmener et la fait installer à la caserne où ils résident. La 2e partie est centrée sur le capitaine LUYRE, son enquête et ses découvertes.

L’homme, ancien astronome, peine à comprendre le bienfondé de sa mission, à l’heure où les combats menés par les Alliés font rage pour achever la conquête de l’Allemagne et limiter au maximum l’avance des troupes de Staline. Désabusé, ayant perdu toute illusion sur la nature humaine, la rencontre de la mystérieuse jeune fille lui permet de donner un sens à la présence de la garnison française qu’il commande. Curieusement, il oublie de mener l’enquête sur le cadavre calciné et se concentre sur l’identité de Maria et sa famille. La découverte des lettres du père de la jeune fille, le convainc de poursuivre son enquête auprès des notables de la ville. Tous lui avouent avoir été membres du parti nazi. Le maire, le curé, le médecin…

Rien que de très banal. A l’époque, si certains Allemands ont adhéré au nazisme par conviction (Revanche après l’humiliation de 1918, rêve de la « « Grande Allemagne »…), d’autres l’ont fait par opportunisme (En tirer profit), d’autres encore par reconnaissance (Le parti leur avait donné du travail), beaucoup par peur des représailles. On sait que le cinéaste Fritz LANG fut pressenti par le ministre de la Propagande Joseph GOEBBELS pour prendre la tête du département cinéma. LANG qui avait déjà tourné des films où il annonçait le danger national-socialiste de façon allégorique (« Le Testament du Dr. Mabuse », « M. le maudit »), refusa poliment et quitta l’Allemagne peu après pour Paris, puis les Etats-Unis en 1934.

M le Maudit de Fritz Lang.

M le Maudit de Fritz Lang.

LUYRE mène l’enquête opiniâtrement parmi les notables de la ville le maire, qui répugne à décrocher et détruire le portrait d’HITLER, le curé, le médecin HALFINGER, directeur de l’hôpital psychiatrique… Sa tâche n’est pas facile, car il est confronté à la loi du silence. Intrigué par un indice apparemment dérisoire : des arbres fruitiers ont été plantés au nord et sous cette latitude, il est impossible qu’ils supportent l’hiver.

Cette absurde plantation et la présence de la Maison de convalescence totalement vide, amèneront peu à peu le capitaine à comprendre un des grands crimes du IIIe Reich : l’élimination des handicapés, des malades mentaux, commis au nom de l’eugénisme vis-à-vis du peuple allemand, théorie chère aux nazis et qui fut utilisée avec la barbarie et le mépris humain dont ils étaient capables, non seulement contre ceux qui n’entraient pas dans les critères de la race aryenne pure, mais aussi contre les opposants, contre tous ceux qui revendiquaient le droit à la critique, autrement dit à la liberté de pensée et d’expression. Il sait alors que la mère de Maria, personne fragile, artiste et fantasque, cultivée, fut hypocritement envoyée en maison de repos à la demande secrète de son propre mari. Il était rongé d'inquiétude, parce qu’elle critiquait ouvertement le IIIème Reich et accusait le peuple allemand d’hystérie. La malheureuse fut victime de cette « épuration ».

Quand Hitler eut besoin de plus de lits pour les blessés, il fallut convaincre le corps médical de « mettre fin à la chaîne du malheur », en donnant « la mort par faveur », autrement dit l’euthanasie.

Ce roman n’a pas connu le même succès que les précédents. Mais tous ont apprécié le voile que Marc Dugain a soulevé sur des pratiques criminelles qui sont généralement éclipsées par les gigantesques entreprises de mises à mort qu’ont été les camps de la mort. La disparition organisée des handicapés, des malades mentaux, des homosexuels, des tziganes et même des opposants allemands au régime nazi très tôt mis au silence, sont relativement peu nombreux si l’on compare avec les millions de déportés et de morts au combat. Raison de plus pour lire ce roman si l’on aime la littérature et/ou se renseigner sur cette époque.

 

 

Les étoiles, la nuit.

Les étoiles, la nuit.

 

Reste une dernière énigme. Au lecteur de la trouver ! Beaucoup avouent ne pas avoir saisi le sens du titre du roman. L’insomnie des étoiles... Pour ma part, et par goût pour dénicher les significations cachées, je propose cette hypothèse personnelle : 

D’abord, ne pas oublier que le capitaine LUYRE était astronome dans la vie. Son travail consistait à classer les astres et en décrire les phénomènes. Il mène l’enquête avec le même regard objectif.

Ensuite, on peut s’interroger sur le sens symbolique des étoiles.

- Les étoiles peuvent désigner les élites allemandes qui se sont autoproclamées supérieures et ont tenté d’imposer leurs vues et leur contrôle absolu sur le monde, par le feu et le sang.

- L’insomnie, c’est pourquoi pas ? l’incompréhension des classes populaires allemandes au lendemain de la défaite, consternées de voir les « ennemis inférieurs » d’hier, s'installer en vainqueurs chez eux.

- L’insomnie, c’est aussi les chefs, les responsables qui ne pourront jamais plus dormir du sommeil du juste. Vraisemblablement le début de la culpabilité pour toute une nation. On sait que parmi la génération suivante, celle née après la guerre, certains jeunes ont refusé d’avoir des enfants, honteux de leurs parents et angoissés à l’idée qu’ils puissent engendrer à leur tour de futurs monstres.

- Si l’on considère les étoiles en tant qu’astres, elles porteront à jamais les stigmates des horreurs humaines dont elles ont été témoins. Elles ont perdu l’innocence, en quelque sorte, elles aussi.

La myopie de la jeune allemande, accentuée par la perte de ses lunettes, suggère assez facilement l’aveuglement du peuple allemand. Mais le débat est ouvert. Exprimez-vous !

Ce roman est paru chez Gallimard, en 2010.

L'Insomnie des étoiles, un roman historique de Marc DUGAIN
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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 16:37

Nous avions l'habitude qu'Albert Camus nous projette, selon la saison, dans les paysages méditerranéens luxuriants et parfumés ou bien désolés de sécheresse et de soleil implacable. Aussi, sommes-nous surpris, également enchantés, des quelques images de la Hollande qu'il nous offre, à travers le narrateur du récit : "La Chute".

Bien que je travaille à l'écriture d'une analyse de ce court récit, néanmoins si riche, je ne résiste pas au plaisir de vous proposer son évocation de ce pays, l'action de La Chute se situant à Amsterdam.

La Leçon d'anatomie du docteur Tulp. Rembrandt, 1632.
La Leçon d'anatomie du docteur Tulp. Rembrandt, 1632.

La Leçon d'anatomie du docteur Tulp. Rembrandt, 1632.

..."Tout ce monde, hein, si tard, et malgré la pluie, qui n'a pas cessé depuis des jours ! heureusement, il y a le genièvre, la seule lueur dans ces ténèbres. Sentez-vous la lumière dorée, cuivrée, qu'il met en vous? J'aime marcher à travers la ville, le soir, dans la chaleur du genièvre. Je marche des nuits durant, je rêve ou je me parle interminablement. Comme ce soir, oui, et je crains de vous étourdir un peu, merci, vous êtes courtois. Mais c'est le trop-plein; dès que j'ouvre la bouche, les phrases coulent. Ce pays m'inspire, d'ailleurs. J'aime ce peuple, grouillant sur les trottoirs, coincé dans un petit espace de maisons et d'eaux, cerné par des brumes, des terres froides, et la mer fumante comme une lessive. Je l'aime, car il est double. Il est ici et il est ailleurs.


Mais oui ! A écouter leurs pas lourds, sur le pavé gras, à les voir passer pesamment entre leurs boutiques, pleines de harengs dorés et de bijoux couleur de feuilles mortes, vous croyez sans doute qu'ils sont là, ce soir? Vous êtes comme tout le monde, vous prenez ces braves gens pour une tribu de syndics et de marchands, comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont le seul lyrisme consiste à prendre parfois, couverts de larges chapeaux, des leçon d'anatomie? Vous vous trompez. ils marchent près de nous, il est vrai, et pourtant, voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume de néon, de genièvre et de menthe qui descend des enseignes rouges et vertes. La Hollande est un songe, monsieur, un songe d'or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux. Ils rêvent, la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnambules, dans l'encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l'île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l'Indonésie dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s'accrocher, comme des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en escaliers, pour rappeler à ces colons nostalgiques que la Hollande n'est pas seulement l'Europe des marchands, mais la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous et heureux."

Albert CAMUS, La Chute. P. 15 & 16. Le Livre de Poche

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