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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 01:26

Souvent, je laisse le hasard décider de mes lectures. Pas toujours, mais j’aime bien acheter mes livres au gré de mes promenades, voyages, rencontres. Flâner aux Puces, chez les bouquinistes, chez les libraires et même sur le Net. Ce livre-là que je n’aurais pas obligatoirement élu, voilà qu’il me parle. Il m’appelle, que j’en connaisse ou non l’auteur dans le détail, que la quatrième de couverture m’intrigue ou l’ancienneté de la reliure, du papier, des caractères ou du sujet traité. Un médecin du XIXe raconte comment les paysans bourguignons se soignaient empiriquement, souvent avec succès, ne faisant appel à lui qu’en cas de nécessité absolue, je m’y transporte, je vis avec lui durant quelques semaines, quelques nuits ! Un vieux livre relié des Odes de Ronsard ? Je ne connaissais que le Lagarde et Michard ! Je me précipite.  

« Peu après les guerres, il arriva dans le canton un homme de haute taille qui dit s’appeler Gunnar Huttunen. Il ne demanda pas de travaux de pelletage à l’administration des Eaux, comme la plupart des vagabonds du Sud, mais acheta le vieux moulin des rapides de la Bouche, sur la rive de Kemijoki. L’opération fut jugée insensée, car le moulin était inutilisé depuis les années 30 et complètement délabré.
Huttunen paya le moulin et s’installa dans sa salle d’habitation. Les fermiers du voisinage et surtout les membres de la coopérative meunière de la Bouche rirent aux larmes de cette vente. On constata que le monde ne manquait apparemment pas de fous, même si la guerre en avait tué beaucoup. »

Arto Paasilinna : Le Meunier hurlant. Folio.

Ainsi raconte Arto PAASILINNA, écrivain finlandais, né en 1942, après avoir exercé les métiers de bûcheron, ouvrier agricole, journaliste et poète, aujourd’hui auteur d’une vingtaine de romans, traduits en plusieurs langues. Pas de danger que sa source d’inspiration se tarisse, car il dit lui-même, parlant de ses compatriotes : « Ils ne sont certes pas pires que les autres, mais ils restent suffisamment mauvais pour que j’aie de quoi écrire jusqu’à la fin de mes jours. »

L’histoire se situe au milieu du XXe siècle, au nord de la Finlande. Si elle ne commence pas par « Il était une fois… », l’auteur choisit d’emblée le style du conte aisément reconnaissable : « il arriva… un homme, etc. ». Néanmoins, il veille à préciser le lieu et bien que l’on ne trouve pas la position du village de « La Bouche » où se situe l’action, le fleuve KIMIJOLI existe bien, il prend sa source au nord du pays, près de la frontière russe et se jette dans  le golfe de Botnie à KEMI, soit une centaine de kilomètres de la ville d’OULU, actuellement deuxième ville de Finlande, où notre héros passera un séjour des plus déprimants. 

 

En FINLANDE, avec un meunier affublé d’une drôle de maladie.

 

Quant à la situation historique, Arto PAASILLINA l’évoque dès les premiers mots, je devrais dire « l’effleure » tellement il en dit peu. C’est sa traductrice française qui nous en apprend davantage, à savoir la double guerre contre l’URSS, en 1939 où la Finlande qui a refusé aux soviétiques l’installation de bases pour protéger Kronstadt et Leningrad (actuellement Saint-Pétersbourg), voit sa capitale Helsinki bombardée et perd des territoires au nord. Puis, contre l’armée allemande, après une coopération forcée ( ?) avec le IIIème Reich, jusqu’à ce que les revers de la Wermacht lui permettent en 1944 un armistice avec l’URSS, suivie de combats en Laponie contre les unités du Reich qui se poursuivent jusqu’en 1945.

Mais il délaisse assez rapidement la précision historique, qu’il rappelle de temps en temps, souci de vraisemblance oblige, car son objectif est surtout l’examen à la loupe des démêlés de son héros « hors norme » confronté à une petite société pas très accueillante.

Que peut faire un homme seul, un étranger venu d’un ailleurs relativement proche, le sud de la Finlande, donc entouré de mystère et méfiances face au microcosme orgueilleux, entêté, intolérant des villageois, barbotant sans vergogne dans leur sentiment de supériorité, car Eux, « sont nés quelque part ! » comme le chantait Georges BRASSENS, dans les années soixante ?

Par malheur pour notre meunier, il a l’allure et la force d’un personnage tout juste sorti d’un conte, un ogre peut-être, qui sait ? En tout cas, un type hors norme, un colosse aux enjambées immenses, avec en plus, des dons indiscutables et étranges pour se donner en spectacle et amuser la galerie. 

Mais quand il était joyeux, Huttunen était plus impayable que jamais : il paradait comme au cirque, son esprit était tranchant comme la lame étincelante de la scie à bardeaux; ses gestes étaient vifs et aisées, ses manières si allègres et imprévisibles qu'il enchantait ceux qui le voyait. A plus fort de sa gaieté, toutefois, il arrivait au meunier de se figer net, de laisser échapper de sa gorge un cri strident et de s'élancer en courant le long du canal d'amenée vermoulu, derrière le moulin, loin des yeux des hommes, de l'autre côté de la rivière, dans la forêt.

Arto Paasilinna: Le Meunier hurlant. Folio.

En FINLANDE, avec un meunier affublé d’une drôle de maladie.

Incontestablement, il anime la vie de la petite communauté par ses facéties. Il a gardé de l'enfance le goût du jeu, bien qu'il soit un travailleur courageux et efficace, et des qualités artistiques réelles. Au début, les villageois vont l'apprécier et en profiter, mais il a quelque chose de très dérangeant qui ne tarde pas à se retourner contre lui. 

Les jeunes du village avaient coutume de se réunir au moulin de la Bouche pour assister aux exhibitions du meunier déchaîné. On s'asseyait dans la salle du moulin comme aux anciens temps, on plaisantait, on racontait des blagues. Dans la pénombre tranquille et joyeuse, dans les sombres odeurs du vieux moulins, on était gai et heureux. Quelquefois, GUNNAR - Nanar - allumait dehors un grand feu alimenté de bardeaux secs, sur la braise duquel on faisait griller des lavarets du Kemijoli.

Le meunier était très doué pour imiter les habitants de la forêt et créer par gestes des énigmes animalières, tandis que les jeunes du village jouaient au premier qui devinerait quelle créature il personnifiait. Il pouvait se transformer tantôt en lièvre, tantôt en lemming ou en ours. Parfois, (...) il se mettait à hurler comme un loup, levant le nez au ciel et geignant à fendre l'âme au point que les jeunes, effrayés, se serraient plus près les uns des autres.

Huttunen mimait souvent les fermiers et les fermières du canton, et les spectateurs devinaient immédiatement de qui il était question

Arto Paasilinna: Le Meunier hurlant. Folio. p.17

A l’inverse, Gunnar Huttunen – Nanar – traversait parfois de longues périodes de dépression.Dans ces moments-là, les villageois évitaient de se rendre au moulin, car il était nerveux, agressif et personne n'obtenait rien de lui, pas même les bardeaux commandés et réalisés dont il disait avec mauvaise foi qu'ils n'étaient pas prêts.

Peu à peu l’idée s’imposa qu’Huttunen était fou. En effet,  il ne se contentait pas de jouer la comédie, il avait l’habitude, la nuit, de hurler comme une bête, de longs gémissements pendant une bonne partie de la nuit. Une vraie nuisance pour les villageois surtout que ses cris incitaient tous les chiens des hameaux voisins à lui répondre ! Certains se consolaient en reconnaissant ses compétences –« Il est fou, mais il scie de bonnes tuiles de bois pour pas cher. »- Jusqu’à quand ?

En FINLANDE, avec un meunier affublé d’une drôle de maladie.

Il vint un moment où excédés, les villageois entreprirent de s’en débarrasser. Le médecin du village consulta ses livres de psychiatrie et affirma qu’Huttunen souffrait de psychose maniaco-dépressive. Cette maladie mentale est aujourd’hui appelée psychose bipolaire à cause du passage du malade d’un état dépressif où il peut être dangereux pour lui-même, à l’état  opposé d’excitation et d’exaltation. Mais plus Huttunen s’acharnait à défendre ses droits ...

Je ne suis quand même pas si fou !

.... plus il dressait les habitants contre lui. Il est vrai qu’il accumulait les maladresses et ni l’amitié amoureuse de la conseillère horticole, Sanelma Käyrämö, ni le brave facteur  Piittisjärvi ne suffisaient à l’aider vraiment. On peut aller jusqu’à dire qu’incapables d’imaginer la malice et la perversion des « notables » du village, les conseils qu’ils lui donnaient aboutissaient à l’effet inverse. C’est ainsi que la conseillère le supplia d’aller voir le médecin, la pire idée qui soit.

En effet, le médecin d’abord intéressé par le meunier, car lui-même adorait la pêche et la nature, intéressé aussi par ses imitations d’animaux, se mit lui-même à imiter l’ours, avant de réaliser sans doute l’incongruité de la situation et jeta dehors notre héros, ébahi.

Gunnar fut donc pris, battu, mis aux fers et envoyé, ligoté, dès le lendemain à l’asile d’OUTU.

L’asile tient aussi de la caricature, du moins nous semble-t-il, bien qu’il soit assez conforme à  la réalité de l’époque. Il n’est qu’à voir comment furent traités les malheureux soldats de la Première Guerre mondiale qui avaient perdu la tête. Un lieu où le premier souci de la société était de se protéger en enfermant les malades, dans une grande promiscuité, avec des traitements barbares, d'incessantes atteintes à leur dignité et des conditions telles qu'ils s'enfonçaient davantage dans leur maladie. Il fallut attendre les années 1970 pour qu’une remise en question du savoir et des thérapies psychiatriques se fasse grâce au progrès des connaissances, faisant place à de nouvelles visions des malades mentaux, avec remise en question de la pertinence des traitements traditionnels et la mise en place de nouveaux traitements. Parmi elles, l’antipsychiatrie.

L’asile était un grand bâtiment sinistre en brique rouge. Il faisait plus penser à une caserne ou à une prison qu’à un hôpital. (…) Huttunen fut inscrit sur la liste des patients. On lui donna des vêtements d’hôpital : un pyjama usé, des pantoufles et un bonnet. Le pantalon était trop court, comme les manches de la veste. Il n’y avait pas de ceinture. On lui prit son argent ainsi que tous ses effets. On conduisit le meunier à travers des couloirs sonores jusque dans une grande chambre où il y avait déjà six autres hommes. On lui indiqua un lit (…) La porte du couloir claqua, la lourde clef tourna dans la serrure. Tout contact avec le monde extérieur était rompu.

Le Meunier hurlant. p. 87

Gunnar Huttunen finira par s’évader et reprendre son combat pour la liberté et le droit à la différence. L’affrontement sera terrible car les forces en présence inégales. A vous de découvrir la suite et fin de ce roman à la fois plein de bon sens, amer et ironique. Les personnages ont l’air de marionnettes qui virevoltent devant nous pour notre grand plaisir, tout en illustrant les qualités et défaut de la vraie vie des humains.

Le talent d’Arto Paasilinna est de nous parler de l’intolérance, l’orgueil, la mauvaise foi, également le courage, la volonté, l’amour tout en nous faisant rire. Pour citer un écrivain et cinéaste français encore proche de nous, qui a excellé dans le genre, je pense à Marcel Pagnol qui a su peindre avec humour et tendresse des petits villages de Provence en proie à de grandes passions et déchirées par le choc des rêves et des réalités, comme « Marius, Fanny, César », « La femme du boulanger », « Angèle », etc.   

 

Paysage de Laponie en été.

Paysage de Laponie en été.

Dans mes recherches à propos de ce roman et de cet auteur, j’ai découvert que le roman de Paasilinna a inspiré des artistes comme la Compagnie TRO-HEOL, qui a adapté l’œuvre  en 2007,  sous la forme d’un spectacle de marionnettes, à l’adresse des enfants à partir de 9 ans, et bien au-delà ! Bien qu’ils aient depuis créé d’autres spectacles, je crois qu’elle joue de temps en temps l’histoire du meunier. Voici ce qu’elle écrivait de l’œuvre : 

Ce roman d’Arto Paasilinna est certes plein d’humour, de cet humour rageur, grinçant, un brin désespéré propre à nombre d’écrivains du nord. Mais la fable n’est pas que fantaisiste, sous une fausse candeur, ce récit questionne sur la place de l’individu, l’enfermement visible ou invisible dans lequel la majorité silencieuse et bien-pensante tente à tous prix de maintenir le protagoniste.

Site de la Cie Tro-Heol

Pour finir, je vous livre une réflexion personnelle, en marge du roman :
 

Triant des documents relatifs aux formidables progrès scientifiques grâce aux travaux sur l’intelligence artificielle, documents que j’avais accumulé dans les années 90, à l’époque où j’étais chargée de former des équipes pédagogiques à la métacognition (traduisez « aux techniques d’apprentissage », autrement dit « apprendre à apprendre », je me suis amusée à imaginer ce qui aurait pu se passer si les habitants de La Bouche avaient mieux utilisé leur cerveau.

 

D’abord, ils  auraient contrôlé leur cerveau reptilien, le plus primitif chez l’homme, celui que nous partageons avec les animaux, et qui est le siège des instincts. Devant agir dans l’urgence généralement, il procède par réflexe devant des images et s’il peut nous sauver la vie, il nous induit très souvent en erreur sitôt que les situations sont complexes. Ici, ils auraient évité de rejeter cet homme différent qu’ils percevaient comme une personne dérangeante, inquiétante, incontrôlable selon leurs propres images et angoisses d’enfance.

Ensuite, ils auraient canalisé leur cerveau limbique. Celui-là gère nos émotions. Il est dur à contrôler. Nous avons tous fait l’expérience de la peur qui paralyse et empêche de répondre (rester sans voix), réagir à une situation où l’on se sent en danger(le cœur bat trop fort et l’on peut connaître la syncope). On a intérêt à se méfier de nos colères, de même que pour les émotions positives, on sait que la passion d’amour « rend aveugle ». Ici, les habitants se sont enfermés dans l’égoïsme, la phobie d’autrui.

Alors, me direz-vous, que pouvaient-ils d’autre ? – Justement, comme l’homme a reçu en cadeau de l’évolution, un troisième cerveau situé dans les zones frontales, appelé « le cortex », ils auraient pu s’en servir pour « réfléchir ». En effet, le cortex est le lieu de la pensée, de la réflexion, de la raison. Il permet la science, la philosophie, la morale. Il est le seul à pouvoir se décentrer pour s’analyser, s’autocritiquer, anticiper et déduire, comparer, se projeter, tirer des conclusions sensées, moyennant quoi nous pouvons juger (non avec nos tripes, mais avec notre tête), en fonction de la situation, ce qui est bon ou mauvais, ce qui est complexe et nécessite d’autres analyses, tout cela afin d’agir, de prendre les bonnes décisions. Heureusement, chez l’être humain, l’instinct joue beaucoup moins, au bénéfice du cortex.  Cependant, il reste beaucoup à faire pour le contrôle des émotions. Ici, nos habitants auraient été plus tolérants. Ils avaient besoin du meunier qui leur rendait de réels services. Accepter les troubles du meunier qui n’a pas l’air de comprendre la gêne qu’il occasionne au village, lors de ses crises, faire preuve de compassion, l’auraient vraisemblablement aidé à davantage se contrôler. Le drame est venu pour son malheur de ce que les plus instruits comme l’instituteur, le médecin, le banquier n’ont pas été du tout à la hauteur.

 

Bonne lecture !

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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 00:04
Quand on est vieux, on a le temps de se promener !
Quand on est vieux, on a le temps de se promener !

« Tu n’es plus dans le coup ! »

Tout est dit !

En général, sauf à plaisanter, on n’adresse jamais cette phrase définitive -« plus » !- à une jeunesse de vingt ans ! La recevoir, même si elle sort de la bouche de sa petite fille chérie qui n’en mesure pas -forcément !- la portée ravageuse, a de quoi vous plonger dans les affres du désespoir.

Oui, c’est bien d’un sujet grave dont il s’agit, cependant.

Vous le connaissez bien –Cette chose que l’on porte en soi, programmée de tout temps, avant même notre naissance, et qui s’appelle la Vie ! Drôle d’histoire, la vie ! Drôle de plaisanterie, dont nous faisons les frais, avec son calendrier : la naissance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse et la « disparition », bel euphémisme pour ceux que les vrais mots rebutent !

Les photinias du château de Lérens.
Les photinias du château de Lérens.

Dans ce court roman, Amélie Plume se penche sur le vieillissement et la mort.

Comme nous tous : il y a un âge où l’on sait que l’on ne va pas perdre d’autres dents de lait !

Oh ! Me direz-vous, voilà un sujet bien cafardeux ! N’avez-vous rien de plus gai ? Justement, si !

Il n’y a rien de plus léger et gai que notre rencontre avec son héroïne et narratrice Lily Petite.

Comme les mains d’une pianiste effleurent le clavier, elle évoque son passé par petites touches, et raconte comment elle « gère », le mot est laid, mais il est bien dans l’air du temps, ses dernières années.

Lucide, on ne peut l’être plus. Mais, il ne s’agit pas d’une lucidité triste, implacable, paralysante. Plutôt une lucidité riche d’optimisme et d’humour. Elle porte un regard détaché sur la vie, son entourage, sur elle-même et elle pratique une autodérision jubilatoire.

Aux funérailles d’un ancien mari, elle se demande ce qu’il penserait s’il se voyait.

« Le pire, défiler devant le cercueil au son de l’Adagio d’Albinoni mal enregistré. Navrant. Pour Réjean il aurait fallu une chanson de Félix Leclerc, Moi mes souliers, il adorait. Un dernier adieu à notre cher disparu, ou pire à la dépouille comme ils disent (…). Se retrouver dehors, hébétés, avec une mine d’enterrement, et balbutier : - C’est quand même triste- même à son âge- un bel âge- enfin on y passe tous- à chacun son heure- c’est la vie ! En quelques minutes le thème est épuisé, les visages s’animent discrètement – Et toi comment vas-tu ?- belle lurette- oui, depuis l’enterrement de – de qui ? – je ne sais plus- comme le temps passe- drôle de cérémonie, était-il croyant- non sa femme l’est ! A vous décourager de mourir. »

Lys sauvages et mimosa.
Lys sauvages et mimosa.

Lys sauvages et mimosa.

Lily se laisse aller au fil de questions qui s’immiscent dans sa pensée errante. Une vieille dame a-t-elle encore des choses à découvrir ? des désirs et des rêves à accomplir ?

Elle oscille entre son attirance pour le moment présent... Il est temps ! Finis les soucis du métier – elle était journaliste et la voilà qui a horreur des mots ! Elle s’est tant épuisée à chercher le mot juste, dans dictionnaires et grammaires pendant des heures, « au point d’avoir froid aux pieds » ! ... et son envie de contrôler sa vie jusqu'au bout.

Aussi, devant les fleurs qu’elle adore, pas question de les décrire ! Elle les photographie. Clic ! Il faut dire qu’elle les admire, pas seulement pour leur beauté, mais pour leur opiniâtreté à être elles-mêmes, vivantes, à accomplir leur vie, sans se poser les mille questions qu’un humain se pose en avançant dans la vie, comme à tâtons et jamais sûr de rien.

Et notre héroïne d’évoquer ses questions personnelles :

« J’ai toujours avancé dans un buisson de broussailles, de questions, sans voir d’où venait la lumière, dois-je épouser Edouard ? dois-je écrire ? devenir journaliste ? avoir un enfant ? (…) quitter Edouard ? (…) quitter Genève ? (…) dois-je m’engager avec Oscar, à soixante-quatre ans ? m’installer avec Oscar au soleil, à cinq cents kilomètres de chez moi, de ma fille, de mes petits enfants ? Des questions qui n’en finissent apparemment jamais. Qu’est-ce que fleurir, resplendir et se faner pour un humain ? pour une vieille dame comme moi ? J’aimerais bien l’apprendre avant qu’il ne soit trop tard. », écrit-elle, page 12.

Bormes-les-Mimosas.
Bormes-les-Mimosas.

Que vit une fleur qui se fane ?

« Une vieille dame comme moi a-t-elle encore des saveurs à découvrir, des raisons d’aimer la vie, sa vie, des raisons de rêver, de désirer vivre ? »

Son dernier amour…

Pas question de se gâcher la vie et les sentiments avec cette fusion tant désirée par les jeunes couples. Une fois l'âge bien entamé, on ne souhaite plus se rencontrer que pour les bons moments, ceux que l’on est capable de partager. Vivre les plaisirs des désirs communs et que chacun vive ses différences, sans les imposer à l’autre. Garder à l’esprit que « le bonheur des uns n’est pas celui des autres ».

Bien sûr, la voiture d’Oscar est trop grande et trop vieille maintenant, il la raye un peu de temps en temps à droite, à gauche ! L’essentiel est que sa fille ne s’en aperçoive pas, car « on l’entendrait crier jusque sur l’île de Porquerolles – Enfin Maman, quelle folie ce vieux clou, achetez une petite voiture pratique, solide, quelle insouciance et si vous aviez un accident et quand vous ne pourrez plus conduire que deviendrez-vous tout seuls dans cette maison sans voiture ? »

Sa fille très prévenante n’a-t-elle pas davantage besoin de se rassurer sur le sort de sa mère que de la voir vivre sa vie ? en l’occurrence ici, sa vie de vieille dame ?… Les enfants, ne tarissent pas de bons conseils pour leurs vieux parents. Sans doute ont-ils peur de les perdre et l’on devine, non dit et sans doute inconscient, le désir de les protéger à tout prix, sans voir qu’ils les enferment derrière les murailles du pire et ultime conformisme : vivre selon les comportements admis et exigés des personnes âgées. Ils ne voient pas sans doute qu’ils les condamnent à l’infantilisme donc au gâtisme.

La plage de l'Argilière. Au bout, le fort de Brégançon.
La plage de l'Argilière. Au bout, le fort de Brégançon.

La plage de l'Argilière. Au bout, le fort de Brégançon.

Voici ce qu'aurait pu penser Lily !
Voici ce qu'aurait pu penser Lily !

Rejoignons Lily Petite. Elle adore les fleurs. Elle préfère les photographier plutôt que les décrire avec des mots. Oui, mais, une chose qu’elle ne peut éviter : les nommer. Or là… les choses se gâtent. Si Lily n’a aucun problème avec les « classiques » : mimosa, jasmin… l’euryops, la grevillea, l’hardenbergia, etc. sont de désespérants casse-tête. Elle entend déjà sa fille lui dire :

« Attention Maman, ta mémoire fout le camp ! (…) Fais des exercices ! »

Lesquels ? Répéter inlassablement les noms ? Les recopier ? Inventer une comptine ? Procéder par association de mots ? La voilà qui cherche cette dernière recette.

La grevillea donne « grève il y a »

L’hardenbergia donne « ardents bergers »

Pour l’euryops, elle ne trouve pas mieux que « eurêka »

Mais l’ensemble la satisfait énormément et nous par la même occasion : « Eurêka, grève il y a, ardents bergers ! "

La méthode semble efficace, à la condition de n’avoir pas trop de mots nouveaux à retenir ! Il y a fréquemment le danger de perdre le lien entre les mots et les aides, et de ne se souvenir que des aides !

La plage de l'Argentière où elle aimait se resourcer.
La plage de l'Argentière où elle aimait se resourcer.

Avoir le temps de prendre son temps. Profiter du besoin moindre de sommeil pour se plonger dans la lecture des pavés comme « A la Recherche du temps perdu » de Marcel Proust, « en sachant qu’on peut de nouveau envisager d’atteindre la dernière page avant d’avoir oublié la première. (…) et entre ces plats consistants, les journaux et les livres d’actualité avalés comme des bouchées de pain. »

Cependant, les funérailles de son ex-mari l’ont hantée au point qu’elle cherchait comment partir sans faire trop souffrir les êtres aimés, sans donner dans le conformisme des obsèques, ce qu’elle appelle :

« quitter définitivement le poulailler, consœurs, coqs et poussins ».

Tout comme les pressions de sa fille pour la surprotéger, la culpabiliser même, par son manque de confiance attentionné et affectueux.

« N’ai-je pas autre chose à faire, à finir, pour me consoler qu’à organiser ma mort, mes funérailles et à vouloir gouverner l’état d’âme de ceux qui suivent le convoi ? », finit-elle pas penser.

« Vadrouiller, glaner, noter la cueillette du jour, ce qui m’est offert, ce que je peux encore comprendre. Pourquoi ne pas le consacrer à la vie plutôt qu’à la mort ? (…) Se consoler de la mort en vivant ! ».

Détail de la première de couverture.
Détail de la première de couverture.

Amélie PLUME a publié ce roman aux Éditions Zoé.

De nationalité suisse, elle partage sa vie entre Genève et le Var, en particulier près d’Hyères-les-Palmiers.

Elle nous présente un personnage principal, Lily, très attachant. Mais les personnages secondaires n’en sont pas moins parfaitement campés : Sa fille, son dernier amour Oscar, ses petits-enfants. Tout est plaisant dans ce roman et, comme Amélie Plume en a écrit une douzaine d’autres environ, on n’a qu’une seule envie : les lire !

Pour tout savoir sur les Editions Zoe, suivez le lien suivant :

http://www.editionszoe.ch/

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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 00:41
De l’obscurité à la lumière, avec dès l’enfance la passion de la vie, des autres, de la justice, Camus l’enfant sensible qui supporte sans rien dire la dureté de sa grand-mère, depuis que la guerre lui a pris trop tôt ce père inconnu, obligeant sa mère à revenir vivre, avec ses deux enfants, chez sa propre mère. L’enfant éperdu d’amour pour Catherine, mère aimante, sourde et presque muette, totalement analphabète, discrète, résignée, à qui il dédiera son œuvre inachevée, Le Premier Homme : « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre. » La famille est pauvre, très pauvre. Catherine fait des ménages. Elle encourage Albert à continuer ses études. Mais la grand-mère est pressée de mettre l’enfant en apprentissage, pour qu’il aide la famille. Elle manque de peu de briser l’avenir qui se profile au bon élève qu’il est. Sans l’intervention de son instituteur, qui finit par la convaincre de le laisser passer l’examen des bourses, il n’aurait pu poursuivre ses études. Il entre au lycée d’Alger, se passionne pour le football, passe son baccalauréat, puis se lance dans l’étude de la philosophie.
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Catherine Sintès, épouse Camus, contemplant le portrait de son fils, écrivain & célèbre.
 
Il a tout juste 19 ans quand il commence à publier ses premiers essais, se consacre au théâtre et s’engage en politique, en réclamant notamment d’accorder la citoyenneté française à certains musulmans d’Algérie. Il devient journaliste à Alger républicain et publie, en 1939, une série d’articles : Misère de la Kabylie. 
 
« … Le douar Beni Sliem compte l’incroyable proportion de 96% d’indigents. La terre ingrate de ce douar ne fournit rien. Les habitants sont réduits à utiliser le bois mort pour en faire du charbon qu’ils tentent ensuite d’aller vendre à Dellys. Je dis qu’ils le tentent, car ils ne possèdent pas de permis de colportage et, dans la moitié des cas, le charbon et l’âne du colporteur sont saisis. Les habitants de Beni Sliem ont pris l’habitude de venir à Dellys la nuit. Mais le garde-champêtre aussi, et l’âne saisi est envoyé à la fourrière. Le charbonnier doit alors payer une amende et les frais de fourrière. Et comme il ne le peut, la contrainte par corps l’enverra en prison. Là du moins, il mangera… »
Chroniques algériennes 1939- 1958, publiées chez Gallimard.
       
Albert Camus 1
 
Français né en Algérie, alors colonie française, il aime passionnément son pays, dont il apprécie le soleil implacable et la mer éblouissante. Cette mer qui guérit les blessures de l’enfant, et qui scelle aussi l’amitié. Dans le roman La Peste, Tarrou propose au docteur Rieux une pause dans la lutte harassante contre le fléau, un bain de mer, pour l’amitié.
       
« Peu avant d’y arriver, l’odeur de l’iode et des algues leur annonça la mer. Puis ils l’entendirent. Elle sifflait doucement aux pieds des grands blocs de la jetée et, comme ils les gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme une bête. (…) Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait sous ses doigts le visage grêlé des rochers, était plein d’un étrange bonheur. (…) Ils se déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta. (…) Il nageait régulièrement. Le battement de ses pieds laissait derrière lui un bouillonnement d’écume, l’eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses jambes. Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et d’étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement un bruit d’eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna, se mit au niveau de son ami et nagea dans le même rythme. (…) Pendant quelques minutes, ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur, solitaires, loin du monde, libérés enfin de la ville et de la peste. (…) Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le même cœur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui, que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu’il fallait maintenant recommencer. »
 
 
En 1937, il écrit dans Noces à Tipasa :
« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. »
     
Albert Camus 4  Camus et deux grands comédiens : Jean-Louis Barault & Maria Casarès
     
Une autre de ses passions, le théâtre. Il fonde une troupe de théâtre avec laquelle il parcourt l’Algérie. Il se consacre à la mise en scène et écrit ses propres pièces : Caligula, Le Malentendu, Les Justes…Le grand comédien Jean-Louis Barrault, le comparera à :
« Un phare bâti sur des fondations infaillibles, un phare qui projetait avec une intensité croissante un rayonnement d’espérance. D’une espérance d’autant plus authentique et valable qu’elle partait de la conscience, du goût de la justice, du respect humain et de l’amour de la vie. »
La Nouvelle revue Française, mars 1960.
 
Très attaché à son pays natal, il exprime d’abord son accord parfait avec le monde, la nature, les éléments. Mais s’il en éprouve du bonheur, il en ressent aussi toute l’ambiguïté, à savoir que la nature nous plonge à la fois dans le plaisir et la solitude. Aussi, son œuvre qui se compose peu à peu de romans (L’Etranger, La Peste) et d’essais philosophiques (Le Mythe de Sisyphe, L’Homme révolté), de pièces de théâtre, exprime un thème qu’il partage avec d’autres écrivains et artistes de son temps : l’absurdité de la vie.
Qu’est-ce à dire ?
Un courant de la pensée du XXe siècle, avec des écrivains comme J.P. Sartre, A. Camus, F. Kafka… affirment que Dieu n’existe pas et que par conséquent la vie n’a aucun sens. En effet, l’existence de l’homme, présent sur terre depuis relativement peu d’années par rapport à l’âge de la terre, n’est pas au centre de la « création » pour reprendre un terme religieux, et aucun dieu n’a pu écrire son destin. C’est donc à lui, par ses actes, de donner un sens à sa vie. Camus ne considère pas que l’homme soit malheureux de cela, au contraire il est totalement libre et responsable. A chacun de s’engager dans la vie et d’agir au nom de valeurs librement choisies par lui.
 
Albert Camus 3     
Oeuvre inachevée où il raconte son enfance
     
Son engagement le conduit à prendre position contre l’injustice, contre les dictatures qu’elles soient de droite (Hitler, Franco), ou de gauche (Staline), contre les régimes totalitaires dont l’arme est le terrorisme qui sacrifie des innocents, contre toute forme d’asservissement, contre l’inhumain et la cruauté.  
Il est révolté que le gouvernement de Vichy, sur l’ordre de Hitler, ait livré au dictateur fasciste Franco, des républicains espagnols. Dans L’Etat de siège , il ose affirmer « qu’à la face du monde, le rôle de l’Eglise d’Espagne a été odieux. »
En 1939, le début de la guerre ne le laisse pas indifférent. Il veut s’engager, mais il est réformé pour raison de santé (tuberculose). Il doit quitter Paris, retourne en Algérie, enseigne et publie L’Etranger, un roman, et Le Mythe de Sisyphe, un essai philosophique. De retour à Paris, il rejoint le réseau de résistance Combat.
 
Une fois la guerre finie, d’autres combats s’imposent à lui. Il appelle à l’indépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis et de l’URSS. Quand éclate la guerre en Algérie, il réclame que les protagonistes se rencontrent pour trouver une solution politique, défend les Hongrois insurgés contre la dictature communiste à la solde de l’URSS.
 
Albert Camus. Lourmarin 1      Lourmarin, village du Lubéron où Camus avait acheté une maison.
     
Bien qu’homme de gauche, ses positions politiques déplaisent aux intellectuels français « engagés », notamment le plus célèbre d’entre eux, Jean-Paul Sartre. Dans L’Homme révolté, Camus se livre à une critique sans concession du marxisme et du communisme. C’est plus que les sartriens ne pouvaient tolérer. Ils exécutent l’œuvre et l’homme, remettant en cause son aptitude à comprendre la philosophie, considérant qu’il ne fait que « jouer à l’écrivain » et « n’exprimer plus, sous de trop belles phrases, que d’inconsistantes pensées »
Francis Jeanson, Les Temps modernes, mai 1952.
Camus répond :
« On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et moins encore selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire. »
Attaqué parce qu’il refuse de se prononcer pour l’indépendance de l’Algérie, persuadé qu’Arabes et Français peuvent vivre ensemble avec de profondes réformes, convaincu que la fraternité est possible, il dénonce le terrorisme algérien qui est, pour lui, l’expression de la "haine" et porteur de "racisme".
 
Albert Camus. Lourmarin 3Lourmarin, vu du château   
   
Il est récompensé pour son œuvre abondante et riche, véritable leçon de vie, par le Prix Nobel de Littérature, en 1957.
 
En 1960, il meurt prématurément, à 47 ans, dans un accident de voiture. Jean-Paul Sartre, oubliant sa querelle et regrettant sans doute l’ancien ami, écrit dans France Observateur, quelques jours après sa mort :
   
« Cet homme en marche nous mettait en question »
 
  Albert Camus. Lourmarin 4
  Camus repose au cimetière de Lourmarin   
   
J’ai écrit ce modeste hommage à Albert Camus, à l’occasion du centenaire de sa naissance et en mémoire du grand rayonnement qu’il exerça dans ma vie d’étudiante.
Pour celles et ceux qui souhaitent en savoir plus, je ne saurais recommander la consultation des nombreux sites, blogs et articles de presse, œuvres d’analyse, biographies et bibliographies, impossibles à citer ici. Le Hors-série du journal Le Monde, réédité : Albert Camus (1913-1960), La révolte et la liberté, donne une bonne idée de l'auteur et son oeuvre.    
 
 
 
 
 
 
 
 
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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 16:28

 

 

« Quelques temps après qu’il eût prononcé le mot pause, je devins folle et atterris à l’hôpital. Il n’avait pas dit : "Je ne veux plus jamais te revoir", ni : "C’est fini mais, après trente années de mariage, Pause suffit à faire de moi une folle furieuse dont les pensées explosaient, ricochaient et s’entrechoquaient comme des grains de popcorn dans un four à micro-ondes".

Tout est dit, dès l’incipit, du traumatisme de Mia Friedricksen, poète et enseignante dans une université prestigieuse, personnage principal et narratrice.  

 

 

Le roman est structuré de la façon suivante : Siri Hustvedt choisit de le commencer par l’élément déséquilibrant, le choc de l’abandon, qui dure le temps d’en exprimer toute la violence. S’en suit la plus grande partie de l’œuvre qui évoque tout ce que Mia met en place pour survivre, avec de nombreux retour en arrière au cours desquels elle décrit l’équilibre perdu de sa vie. Enfin le dénouement, dont je ne dirai rien.

 

 

Ainsi donc commence un récit à la première personne, dont le processus est simple en apparence, mais complexe à la lecture, car les trois étapes ci-dessous ne se succèdent pas de façon linéaire, mais s’entremêlent. N’oublions pas que l’auteure est aussi une spécialiste du fonctionnement du cerveau et fascinée par l’union étroite et l'interactivité de l’affectivité et de la pensée. 


Une suite d’introspections minutieuses, autoanalyse en quelque sorte - mais quoi d’étonnant pour une admiratrice de Freud ? – pour tenter de comprendre le cataclysme, à savoir :

Comment, Boris, le mari avec qui elle a eu une fille merveilleuse, Daisy, mari qu’elle a soutenu dans les épreuves douloureuses comme le suicide de son frère Stefan, également dans son travail de chercheur, avec qui elle a vécu une complicité voire fusion dans tous les domaines, a-t-il pu abandonner son « encore belle » de femme ?

Que reste-t-il de notre essence profonde dans le changement ? Cet inconnu qui s’appelle « je », « moi », est-il permanent à travers les âges ? Quelle est la part de « moi » quand je suis heureuse, quand je souffre, quand je réoriente ma vie ?...

Comment elle, intellectuelle, cultivée, - quoique désapprouvée par Boris quand elle défendait une idée contraire aux « dogmes masculins », en présence de ses collègues – fidèle, loyale, n’a-t-elle rien vu venir … au point d’être internée pour crise psychotique, autrement appelée « bouffée délirante » ?

Une décentration pour s’oublier folle, seule façon de se reconstruire.

Elle quitte Brooklyn, loue une maison pour l’été, dans sa ville natale du Minnesota, près de sa mère qui vit dans un appartement d’une résidence pour personnes âgées. Elle s’intéresse alors avec bienveillance et appréhension au vieillissement,  à travers quelques très vieilles dames hautes en couleurs et peut entamer avec sa mère un vrai échange sur leur vécu.

Parallèlement, elle est chargée de donner des cours de poésie à sept jeunes adolescentes auxquelles elle s’intéresse rapidement. Elle va les observer en vue de les comprendre, un peu comme fait son mari avec les rats de son laboratoire. Sensible aux crises et rivalités de cet âge, elle s’emploie par les exercices qu’elle leur donne, à les amener à mieux vivre ensemble.

Elle découvre sa jeune voisine, Lola, une femme au tempérament d’artiste qui fabrique des bijoux qu’elle n’arrive pas encore à vendre. Celle-ci s’occupe de ses deux petits enfants : une fillette, Laura, qui se lamente de ne pas pouvoir jouer réellement avec ses poupées « Dommage que je suis réelle, je peux pas entrer et vivre pour de vrai dans ma petite maison ! », et un bébé, Simon. Pete, le mari, souvent absent pour son travail est de tempérament instable. Mia entendait souvent leurs disputes.

 

L’action. De par sa position d’observation et son vécu de couple douloureux, Mia est mieux à même de comprendre, de donner et de recevoir. Les vieilles dames qui ont parfois d’étranges secrets, les adolescentes en pleine confusion, sa voisine de l’âge de sa fille et les enfants. En aidant les autres, elle s’aide elle-même à surmonter ses blessures. C’est bien connu, lire leurs peurs, leurs espoirs, leurs chagrins, leurs aliénations, permet de lire en soi-même et s’apaiser.

La folie est un enfermement en soi, accompagné d’un aveuglement concernant les autres. Plus qu’un enfermement, un enfouissement. Il n’y a plus rien que la douleur, illimitée, subie en même temps que cultivée. Comme si l’idée d’en survivre était inconcevable ! Voici ce qu’elle écrit : « La folie est un état de profonde absorption en soi-même. Il faut un effort extrême rien que pour savoir où on en est, et le tournant vers la guérison se produit dès l’instant où une parcelle du monde est autorisée à entrer, quand une personne ou un objet franchit la barrière ». (p.22)

La conscience de ce qu’on a perdu est douloureuse. Même si on corrige ses erreurs, même si les autres en font autant, « on ne récupère jamais ce qui fut », reconnait Mia.

Peu à peu, au cours de l’été, l’idylle entre Boris et sa jeune collègue française s’essouffle. Boris est de plus en plus mal à l’aise. La « Pause » a mis fin à leur relation. Il souhaite que sa femme passe l’éponge, ce que Mia traduit avec humour dans le dialogue suivant :

-      Mia : Epoux décide qu’il pourrait être préférable d’entamer procédure de réconciliation avec Epouse Fidèle ; ou bien, se voyant engagé dans voie erronée, Epoux comprend sa folie (ha, ha, ha,) et a révélation : Vieille Epouse Usée a meilleure apparence vue de Manhattan.

-       Boris : Pouvons-nous faire l’économie de l’ironie amère ?

-     Mia : Comment diable t’imagines-tu que j’aurais pu tenir le coup, sans cette ironie ? Je serais restée folle. (…)


http://enfinlivre.blog.lemonde.fr/files/2011/05/Siri-Hustvedt1.jpg

 

Un été sans les hommes… En effet, ils sont bien absents, quoiqu’ils occupent les pensées et les préoccupations de presque toutes. Parmi les présents en chair et en os, il y a le plus petit homme, le bébé Simon tout d’innocence, avec seulement les exigences de son âge. Son père, lui est souvent absent plusieurs jours de suite. Quand il rentre, son instabilité et les frustrations de sa femme trop longtemps seule, se traduisent par des scènes pénibles. Parmi les hommes virtuels, qui se rappellent aux souvenirs et aux rancœurs de Mia, il y a bien sûr, Boris. Mais également, les jeunes gens à peine esquissés, préoccupation des adolescentes, les maris plus ou moins regrettés des veuves et Stefan, le beau-frère trop fragile pour la vie.

 

Cette situation permet à Mia/Siri? de s’adonner à un féminisme incontrôlable : aucun homme n’est là pour donner un point de vue différent ! C’est sans doute la faiblesse de l’œuvre, bien qu’il s’agisse d’un roman, non d’un traité de philosophie ou de sociologie… Quand elle affirme p.173 : « Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. Etc. », cela fait hurler bien des lecteurs qui rejettent une telle simplification. En fait, Mia fait, à l’inverse, la même chose que les scientifiques bornés qu’elle critiquait. 

Les revues littéraires, la presse, ont diversement apprécié le roman. Certaines l’ont encensé pour le regard porté sur ce microcosme féminin, le ton, tour à tour humoristique et grave, l’humilité de cette femme qui, sortie de l’intelligentzia newyorkaise à laquelle elle appartient, a été capable de s’intéresser à cette petite société provinciale. Elles saluent l’intellectuelle cultivée, curieuse de tout et généreuse.

D’autres trouvent le roman confus et pédant. Certes, elle aime Freud (qui ne fut pas féministe, lui !), certes, elle aime Kierkegard et le philosophe français Merleau-Ponty, mais leur évocation était-elle indispensable ?

On retrouve le même clivage dans les avis des lecteurs, sur Amazon.

 

Bien qu’elle se défende d’avoir écrit une œuvre autobiographique – elle souligne que ses personnages sont des êtres de papier uniquement – Siri Hustvedt semble exprimer, à travers la difficulté pour les femmes de faire leur place dans tous les groupes dominés par les hommes aux Etats-Unis, sa propre crainte de ne pas égaler son très célèbre époux, l’écrivain Paul Auster.

En conclusion, j’ai personnellement,  malgré ses défauts, trouvé de l’intérêt et du plaisir à la lecture de ce roman. Je suis prête à en lire d’autres. J'ai apprécié, dans la promenade à travers les âges de la femme imaginée par l'auteur, le portrait de la petite Laura, consciente de l'imaginaire joyeux et de la brutalité du réel, sa description des sables mouvants de l'adolescence et des personnes très âgées, capables d'un grand appétit de vivre le peu qu'il leur reste, malgré le corps qui n'en peut plus.

 

Merci de votre attention et Bonne lecture  à celles et ceux qui seraient tentés de découvrir cet « Eté sans les hommes » !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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