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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 23:43

Quand le poète Paul Eluard écrivait « La poésie doit être faite par tous », cette belle phrase risquait de n’être qu’un vœu pieux  ou du moins une parole généreuse de poète. En effet, les instituteurs qui, à l’instar de Célestin Freynet, le célèbre pédagogue provençal, ont lancé leurs élèves dans l’aventure du « texte libre », n’ont souvent recueilli que pages blanches au pire, pauvrement griffonnées ou désespérément banales, rarement originales. Il ne suffit pas hélas ! de dire aux enfants : « Racontez ce que vous voulez » pour que les imaginations débordent et transforment les classes en pépinières de poètes et écrivains en herbe. Sans préparation, sans travail, pas de poésie ! Les enfants restent enfermés dans leur quotidien.

           « En voulant chasser une guêpe, ma sœur s’est fait piquer. Elle a eu très mal. »

       « Mon père était en retard. Il a reculé mais il n’a pas vu la poubelle dans le rétroviseur et il l’a renversée. » Etc.

Car pour écrire quelque chose qui fasse plaisir, aussi bien à celui qui va le lire qu'à celui qui l’a écrit, quelque chose qui apporte à son auteur une « valeur ajoutée », il faut de nécessaires apprentissages en amont.

Savoir déjà écrire, donc lire, au moins maîtriser quelques bases de la syntaxe. Car le jeu avec les mots, leurs associations fortuites ou réfléchies, sont génératrices d’images, de personnages, de récits.

           Par exemple, si un récit commençait ainsi :

"Un jour, un homme pressé monta dans un taxi…" il serait réaliste. Pas poétique.

           Par contre :

"Un jour, un zèbre pressé monta dans un taxi… un roi de pique pressé monta dans un taxi… un Marsien… la fée Clochette…" il serait fantaisiste, imaginatif, irréel, de nature poétique.

 

Que fait le poète Jacques Prévert, photographié ici par Robert Doisneau, dans «Cortège », extrait du recueil « Paroles », publié en 1946?

 prevert-doisneau


Il sélectionne deux groupes nominaux :

     « Une montre en or et un vieillard en deuil ».

Il échange les compléments de détermination, pour obtenir : 

     « Un vieillard en or avec une montre en deuil ».


L’effet produit ici est humoristique. La nouvelle association fait sourire, rêver, donne envie d’aller plus loin, de construire une ou plusieurs suites. Le processus de création est enclenché. Pour des enfants, l’exercice devient vraiment jubilatoire, quand le maître met  à leur disposition, des ciseaux et des journaux dans lesquels ils pourront découper eux-mêmes, les mots choisis et créer de nouvelles associations.


Il faut aussi avoir alimenté ses rêves de culture. Même les plus grands artistes ont commencé par imiter leurs prédécesseurs. Pour imaginer, il faut déjà avoir accumulé un capital culturel de mots, d’images, de sensations, de concepts et d’idées, à partir duquel, l’on pourra par de multiples combinaisons « inventer », « créer », « donner du sens » et, en même temps, « s’exprimer ».

Vous avez tous un jour ou l’autre contemplé les montres molles de Salvador Dali, dans le tableau peint en 1931, nommé « la persistance de la mémoire ».


persistance_memoire.jpg

Dans ce tableau, la plupart des éléments sont réalistes. Les falaises, la mer, la terre, le ciel, l’arbre mort, les estrades sont des éléments donnés à voir, sans transformation. D’autres procèdent aussi du monde réel : les montres, le tissu comme abandonné, le phénomène de coulure.

Mais le point de non retour où le tableau bascule dans l’imaginaire, le poétique, c’est l’association incohérente et invraisemblable dans la réalité, de deux concepts, à savoir le concept de montre et celui de mollesse. La mollesse qui est un attribut de la boue, de la chair, de ce qui coule, n’est en aucun cas un attribut de la montre, ni du verre, ni du mécanisme qu’elle contient. De même le tissu par terre ne peut avoir de paupières ni de longs cils, parce qu’ils ne sont pas ses attributs. Ainsi, on peut reproduire le jeu de Dali à l’infini, avec un peu de recherche : une pieuvre musicale, un jardinier flottant, une enclume moelleuse, etc. Il ne restera plus qu'à le peindre , si l'on est peintre ! Ou à en écrire la suite si l'on est poète ! 

Il y a donc dans la peinture « surréaliste », plus que des tableaux qui s’adressent à nos sens, sont le produit d’un travail manuel, de choix techniques (formes, couleurs, composition, etc.), et portent l’expression d’une personnalité. Il y a aussi un travail intellectuel, pas si difficile qu’il n’y parait – maîtriser le geste c’est autre chose ! – de choix et de confrontation de concepts.

Seul, le résultat final permet au spectateur/lecteur de passer du réel au rêve, au fantastique, au merveilleux, et d'entrer dans un autre dimension.

Entre parenthèses, la nature de l'imagination se trouve ainsi révélée : elle ne provient pas du néant, mais de combinaisons infinies des savoirs déjà acquis.

 

Magritte--La-chambre-d-ecoute.jpg René Magritte : « la chambre d’écoute ».

Ici, l’incongruité vient de la disproportion entre deux objets peints de façon très réaliste – d’où notre désarroi. Cette pomme nous interdit l’entrée, à moins qu’il ne faille, tel un fantôme, traverser le mur que constitue la peau du fruit gigantesque, pour accéder au rêve absolu. Certains cinéastes comme René Clair, dans « Fantôme à vendre » ont utilisé ce procédé pour créer du fantastique en faisant passer leur personnage à travers un mur.

La chambre d’écoute. Il ne s’agit pas d’une chambre et il n’y a rien à écouter. Pourtant le tableau nous interroge. S’agit-il bien d’une pomme ? Impossible, à cause de la taille. Magritte qui ne cherchait à représenter ni le réel, ni le visible, nous invite à aller au-delà des apparences, pour explorer les mondes invisibles que notre imagination est seule capable de créer.

D’où cet autre tableau, déconcertant, où le peintre belge manie humour et absurdité :

Magritte-La-trahison-de-image.jpg

Alors, tous capables d’être poètes ? – Oui, un peu, à des degrés divers.

Et les « grands » poètes, ceux qui perdurent à travers les siècles, impossibles à énumérer ici, les Aragon, Eluard, Apollinaire, et les autres plus proches de nous, qu’ont-ils de plus ? – Le génie,  sans doute ! Cette faculté à donner du sens, des significations subtiles, calculées, riches. Cette faculté à embellir toute chose y compris la laideur, rendre beau ce qui ne l’est pas, intéressant ce qui est banal, émouvant ce qui est insignifiant.

Eh ! Bien, à vos stylos ! A vos ordinateurs !

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Published by morvane - dans Poésie
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