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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 16:28

 

 

« Quelques temps après qu’il eût prononcé le mot pause, je devins folle et atterris à l’hôpital. Il n’avait pas dit : "Je ne veux plus jamais te revoir", ni : "C’est fini mais, après trente années de mariage, Pause suffit à faire de moi une folle furieuse dont les pensées explosaient, ricochaient et s’entrechoquaient comme des grains de popcorn dans un four à micro-ondes".

Tout est dit, dès l’incipit, du traumatisme de Mia Friedricksen, poète et enseignante dans une université prestigieuse, personnage principal et narratrice.  

 

 

Le roman est structuré de la façon suivante : Siri Hustvedt choisit de le commencer par l’élément déséquilibrant, le choc de l’abandon, qui dure le temps d’en exprimer toute la violence. S’en suit la plus grande partie de l’œuvre qui évoque tout ce que Mia met en place pour survivre, avec de nombreux retour en arrière au cours desquels elle décrit l’équilibre perdu de sa vie. Enfin le dénouement, dont je ne dirai rien.

 

 

Ainsi donc commence un récit à la première personne, dont le processus est simple en apparence, mais complexe à la lecture, car les trois étapes ci-dessous ne se succèdent pas de façon linéaire, mais s’entremêlent. N’oublions pas que l’auteure est aussi une spécialiste du fonctionnement du cerveau et fascinée par l’union étroite et l'interactivité de l’affectivité et de la pensée. 


Une suite d’introspections minutieuses, autoanalyse en quelque sorte - mais quoi d’étonnant pour une admiratrice de Freud ? – pour tenter de comprendre le cataclysme, à savoir :

Comment, Boris, le mari avec qui elle a eu une fille merveilleuse, Daisy, mari qu’elle a soutenu dans les épreuves douloureuses comme le suicide de son frère Stefan, également dans son travail de chercheur, avec qui elle a vécu une complicité voire fusion dans tous les domaines, a-t-il pu abandonner son « encore belle » de femme ?

Que reste-t-il de notre essence profonde dans le changement ? Cet inconnu qui s’appelle « je », « moi », est-il permanent à travers les âges ? Quelle est la part de « moi » quand je suis heureuse, quand je souffre, quand je réoriente ma vie ?...

Comment elle, intellectuelle, cultivée, - quoique désapprouvée par Boris quand elle défendait une idée contraire aux « dogmes masculins », en présence de ses collègues – fidèle, loyale, n’a-t-elle rien vu venir … au point d’être internée pour crise psychotique, autrement appelée « bouffée délirante » ?

Une décentration pour s’oublier folle, seule façon de se reconstruire.

Elle quitte Brooklyn, loue une maison pour l’été, dans sa ville natale du Minnesota, près de sa mère qui vit dans un appartement d’une résidence pour personnes âgées. Elle s’intéresse alors avec bienveillance et appréhension au vieillissement,  à travers quelques très vieilles dames hautes en couleurs et peut entamer avec sa mère un vrai échange sur leur vécu.

Parallèlement, elle est chargée de donner des cours de poésie à sept jeunes adolescentes auxquelles elle s’intéresse rapidement. Elle va les observer en vue de les comprendre, un peu comme fait son mari avec les rats de son laboratoire. Sensible aux crises et rivalités de cet âge, elle s’emploie par les exercices qu’elle leur donne, à les amener à mieux vivre ensemble.

Elle découvre sa jeune voisine, Lola, une femme au tempérament d’artiste qui fabrique des bijoux qu’elle n’arrive pas encore à vendre. Celle-ci s’occupe de ses deux petits enfants : une fillette, Laura, qui se lamente de ne pas pouvoir jouer réellement avec ses poupées « Dommage que je suis réelle, je peux pas entrer et vivre pour de vrai dans ma petite maison ! », et un bébé, Simon. Pete, le mari, souvent absent pour son travail est de tempérament instable. Mia entendait souvent leurs disputes.

 

L’action. De par sa position d’observation et son vécu de couple douloureux, Mia est mieux à même de comprendre, de donner et de recevoir. Les vieilles dames qui ont parfois d’étranges secrets, les adolescentes en pleine confusion, sa voisine de l’âge de sa fille et les enfants. En aidant les autres, elle s’aide elle-même à surmonter ses blessures. C’est bien connu, lire leurs peurs, leurs espoirs, leurs chagrins, leurs aliénations, permet de lire en soi-même et s’apaiser.

La folie est un enfermement en soi, accompagné d’un aveuglement concernant les autres. Plus qu’un enfermement, un enfouissement. Il n’y a plus rien que la douleur, illimitée, subie en même temps que cultivée. Comme si l’idée d’en survivre était inconcevable ! Voici ce qu’elle écrit : « La folie est un état de profonde absorption en soi-même. Il faut un effort extrême rien que pour savoir où on en est, et le tournant vers la guérison se produit dès l’instant où une parcelle du monde est autorisée à entrer, quand une personne ou un objet franchit la barrière ». (p.22)

La conscience de ce qu’on a perdu est douloureuse. Même si on corrige ses erreurs, même si les autres en font autant, « on ne récupère jamais ce qui fut », reconnait Mia.

Peu à peu, au cours de l’été, l’idylle entre Boris et sa jeune collègue française s’essouffle. Boris est de plus en plus mal à l’aise. La « Pause » a mis fin à leur relation. Il souhaite que sa femme passe l’éponge, ce que Mia traduit avec humour dans le dialogue suivant :

-      Mia : Epoux décide qu’il pourrait être préférable d’entamer procédure de réconciliation avec Epouse Fidèle ; ou bien, se voyant engagé dans voie erronée, Epoux comprend sa folie (ha, ha, ha,) et a révélation : Vieille Epouse Usée a meilleure apparence vue de Manhattan.

-       Boris : Pouvons-nous faire l’économie de l’ironie amère ?

-     Mia : Comment diable t’imagines-tu que j’aurais pu tenir le coup, sans cette ironie ? Je serais restée folle. (…)


http://enfinlivre.blog.lemonde.fr/files/2011/05/Siri-Hustvedt1.jpg

 

Un été sans les hommes… En effet, ils sont bien absents, quoiqu’ils occupent les pensées et les préoccupations de presque toutes. Parmi les présents en chair et en os, il y a le plus petit homme, le bébé Simon tout d’innocence, avec seulement les exigences de son âge. Son père, lui est souvent absent plusieurs jours de suite. Quand il rentre, son instabilité et les frustrations de sa femme trop longtemps seule, se traduisent par des scènes pénibles. Parmi les hommes virtuels, qui se rappellent aux souvenirs et aux rancœurs de Mia, il y a bien sûr, Boris. Mais également, les jeunes gens à peine esquissés, préoccupation des adolescentes, les maris plus ou moins regrettés des veuves et Stefan, le beau-frère trop fragile pour la vie.

 

Cette situation permet à Mia/Siri? de s’adonner à un féminisme incontrôlable : aucun homme n’est là pour donner un point de vue différent ! C’est sans doute la faiblesse de l’œuvre, bien qu’il s’agisse d’un roman, non d’un traité de philosophie ou de sociologie… Quand elle affirme p.173 : « Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. Etc. », cela fait hurler bien des lecteurs qui rejettent une telle simplification. En fait, Mia fait, à l’inverse, la même chose que les scientifiques bornés qu’elle critiquait. 

Les revues littéraires, la presse, ont diversement apprécié le roman. Certaines l’ont encensé pour le regard porté sur ce microcosme féminin, le ton, tour à tour humoristique et grave, l’humilité de cette femme qui, sortie de l’intelligentzia newyorkaise à laquelle elle appartient, a été capable de s’intéresser à cette petite société provinciale. Elles saluent l’intellectuelle cultivée, curieuse de tout et généreuse.

D’autres trouvent le roman confus et pédant. Certes, elle aime Freud (qui ne fut pas féministe, lui !), certes, elle aime Kierkegard et le philosophe français Merleau-Ponty, mais leur évocation était-elle indispensable ?

On retrouve le même clivage dans les avis des lecteurs, sur Amazon.

 

Bien qu’elle se défende d’avoir écrit une œuvre autobiographique – elle souligne que ses personnages sont des êtres de papier uniquement – Siri Hustvedt semble exprimer, à travers la difficulté pour les femmes de faire leur place dans tous les groupes dominés par les hommes aux Etats-Unis, sa propre crainte de ne pas égaler son très célèbre époux, l’écrivain Paul Auster.

En conclusion, j’ai personnellement,  malgré ses défauts, trouvé de l’intérêt et du plaisir à la lecture de ce roman. Je suis prête à en lire d’autres. J'ai apprécié, dans la promenade à travers les âges de la femme imaginée par l'auteur, le portrait de la petite Laura, consciente de l'imaginaire joyeux et de la brutalité du réel, sa description des sables mouvants de l'adolescence et des personnes très âgées, capables d'un grand appétit de vivre le peu qu'il leur reste, malgré le corps qui n'en peut plus.

 

Merci de votre attention et Bonne lecture  à celles et ceux qui seraient tentés de découvrir cet « Eté sans les hommes » !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by morvane - dans Lectures
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