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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 22:45
 
Le Musée Balaguier de La Seyne/Mer a décidé de rendre à l'actuelle génération calédonienne "un devoir de mémoire"afin de lui permettre de connaître et d'assumer un passé longtemps passé sous silence. L'exposition intitulée: "Nouvelle-Calédonie, Le Bagne Oublié" qui durera jusqu'en septembre 2013, invite les visiteurs à découvrir ou se souvenir d'une époque particulièrement cruelle.
 
Je propose d'apporter ma modeste contribution à cette mémoire et d'inviter celles et ceux qui le pourront, à visiter cette exposition, dans le cadre merveilleux du Fort Balaguier.
 
Laissons parler l'Histoire.  

         Les bagnes ont occupé trois fonctions essentielles :   
  • Idéologique : Épuration des éléments indésirables de la société   
  • Économique : Main d’œuvre gratuite       
  • Politique : Peuplement des territoires conquis (colonisation)  
     N.C.-Deporte-a-l-ile-des-Pins.jpg
 
Des galères aux bagnes, la France se débarrasse des éléments indésirables, voire subversifs :
Nous savons que la misère a toujours constitué un terreau privilégié de développement de la délinquance et du crime. Pourquoi au Moyen Âge, les seigneurs avaient-ils le droit de rendre la justice, donc d’appliquer la peine de mort aux voleurs, si ce n’était la seule manière de protéger les récoltes, sources de nourriture et de richesse, en particulier au moment des famines ? Qu’aurait-on fait à l'époque de ces délinquants ? Les nourrir en prison, quand les rendements de l’agriculture arrivaient si mal à nourrir ceux-là même qui cultivaient la terre ? Économiquement, c’était impossible. Le monde était vaste, les pays avaient besoin de plus en plus de galères pour le commerce et les guerres, on en fit des galériens.
Au XVIIe siècle, Louis XIV, poussé par les dévots, décide d’abroger l'Edit de Nantes, par lequel Henri IV avait mis fin aux guerres de religion, afin d’éradiquer le protestantisme en France. Ainsi, les protestants qui n’avaient pas vu le vent tourner et pris la précaution de fuir, notamment en Hollande, furent envoyés aux galères.
En 1871, après la défaite de Sedan contre les Prussiens, le peuple de Paris se révolte et instaure un gouvernement révolutionnaire : La Commune. La répression par la IIIe république, sous la direction d'Adolphe Thiers, est sanglante, cruelle et injuste. (Je vous renvoie aux comptes rendus des procès.) Les « communards » qui ne sont pas fusillés, sont éloignés le plus loin possible de France et condamnés – non plus aux galères, les progrès de la navigation à voile, ayant rendu obsolète l’ancien emploi de la force humaine - mais au bagne.      
Une main d’œuvre gratuite, taillable et corvéable à merci !
 
Atelier-de-la-deportation-N.C-jpg
 
Au XVIIIe siècle, la Guerre de sept ans, contre les Anglais où la France perd le Canada et l’Inde, la Guerre d’indépendance des États-Unis, puis les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, ont montré la nécessité de se doter d’une flotte moderne très importante. L’effort financier est tel que l’on fait appel au travail forcé.
Dès 1840, les gouvernements, qui ont sans doute d’autres arrière-pensées, veulent éloigner davantage les bagnards et les déplacer à Cayenne et en Nouvelle-Calédonie, où la France désire s'implanter. Ces derniers construiront eux-mêmes leurs habitations, les bâtiments officiels, les rues et tous aménagements.
La colonisation :
Au XIXe siècle, la révolution industrielle en Europe, exigeante en matières premières et débouchés, jette les grandes puissances dans une politique d’expansion coloniale. S’y ajoute, le besoin pour elles d’asseoir leur puissance politique et militaire. La course aux colonies, la concurrence, la volonté de domination conduiront tout droit à la première guerre mondiale.
Mais, en 1853, l’Europe n’en est pas encore là. Cette même année, sous l’impulsion de Napoléon III, des militaires français accostent en Nouvelle-Calédonie où vivent 40 000 Kanaks. Ils s’emparent de milliers d’hectares de terre, chassant les habitants de l’île, des terres les plus fertiles. Violences et massacres.
Cependant, il n’y a pas de colonisation réussie sans l’installation de colons qui s’implantent, encouragés par la métropole, afin de remplacer les économies traditionnelles de subsistance, par des économies modernes, susceptibles de produire beaucoup de plus-value, tout en répondant aux besoins des grandes puissances.
Pour la Nouvelle-Calédonie, le problème est que peu de colons s’installent, malgré les 300 hectares de terre offerts à tout nouvel arrivant. C’est nettement insuffisant pour peupler cette nouvelle colonie. D’où la décision d’installer un bagne – comme celui de Guyane – pour peupler l’île d’une main d’œuvre gratuite.  
Le 9 mai 1864, le premier convoi de 250 condamnés parti de Toulon, arrive à Port-de-France, qui sera rebaptisé Nouméa, à bord de l’Iphigénie, après 4 mois de voyage. On a juste oublié de prévoir leur hébergement qu’ils devront construire, après avoir vécu dans les forêts. D’autres convois viendront de Rochefort et de l’île d’Aix.
N.C.-Cage-de-transport-en-mer.jpg
Le voyage est long et les conditions abominables. Les condamnés munis de leur valise et d'un sac sont parqués sur le pont de la Danaé, entourés de matelots pistolet au poing. On leur fait oter leurs vêtements pour la "fouille". S'ils résistent, ils sont menacés d'être mis aux fers. Nus, grelottant au vent et à la pluie, ils attendent avant d'être enfermés dans des "cages" où ils passeront tout le voyage avec seulement une demi-heure quotidienne de promenade sur le pont. Mal nourris, ils reçoivent pour la journée un gobelet de café au lever, un quart de vin, une minuscule portion de viande et un morceau de pain à 10 heures du matin, une soupe de légumes secs à 6 heures du soir. 
Il règne à bord une discipline féroce. Les condamnés sont livrés aux surveillants-militaires  recrutés parmi les sous-officiers mal notés, parmi lesquels beaucoup sont ivrognes et vicieux. Les "encagés" sont corvéables et punissables à merci. Pour avoir refusé une corvée, trois "communards" furent envoyés au cachot, à fond de cale, pendant 57 jours. Henry Bauër décrit ainsi son cachot :
"Une sorte de niche carrée d'environ 1,10 m de large, 1,20 m de profondeur, 1,40 m de haut. On ne saurait s'y tenir debout ni s'y étendre. On y est attaché à la barre de justice et réduit soit à demeurer assis, soit à se coucher en chien de fusil. La couche n'est pas douillette, une plaque de tôle ajustée par d'énormes rivets, dont les têtes vous labourent les côtes. Les parois du cachot sont recouvertes de tôle et la porte de fer est découpée par la moitié en losanges de fer très serrés. C'est par ces interstices que, privés d'air et de lumière, nous respirons.
Au fond de ce cachot, nous avons vogué du Sénégal au Brésil, de Sainte-Catherine au Cap; nous subîmes l'écrasante chaleur de la "Ligne", torréfiés par la machine en marche qui nous obligeait de nous coucher nus sur la tôle brûlante, et, un peu plus loin, aux approches du Cap, les pieds et les mains glacés, nous grelottions, nos dents claquaient, et nous nous sérions l'un contre l'autre pour avoir moins froid."
 
N.C.-La-Virginie-.jpg
 La Virginie, frégate qui transporta Louise Michel & d'autres condamnés comme Henri de Rochefort, en Nouvelle-Calédonie. Dessin de Louise Michel.
N.C.-L-escale-au-Bresil.jpgLouise Michel exécuta ce croquis sur son album de dessin, lors de l'escale de Santa-Caterina, au Brésil.
N.C.-Les-deportes--de-la-fregate-Danae-arrives-a-Noum.jpg   
Les déportés de la Commune, embarqués à bord de la frégate Danaé, à leur arrivée à Nouméa.
Voici ce qu'ils ont eu sous les yeux.
 
N.C.-Noumea-.jpg
 
L' Accueil, l' organisation, les conditions de vie.
 
L'accueil est à l'image du désespoir programmé.
Jean Allemane témoigne, dans "Mémoires d'un communard":
 
" - Sur deux rangs, tas de salauds, vocifère un surveillant à double galon d'argent.
Le bourreau Petit, ses aides correcteurs (forçats choisis pour administrer les châtiments corporels) ; une trentaine de surveillants militaires, plus grossiers et plus brutaux les uns que les autres, nous commandent de vider nos sacs et nos poches. Cela fait, les divers objets nous appartenant sont foulés aux pieds, jetés au loin, pendant qu'on nous tarabuste violemment.
On cogne à tort et à travers; on jette à la mer les lettres, les photographies, les petits riens que les malheureux exilés ont gardés si précieusement en souvenir de ceux qui les ont aimés, qui les aiment encore, et sont demeurés là-bas, tout au bout du monde. (...)
Enfin , fatigués, nos bourreaux nous parquent dans une espèce de plateau, sur lequel quelques tentes sont dressées à notre intention. (...) L'île Nou est un enfer d'où doit être bannie toute espérance."
 
 
N.C. Bastonnade
 
Il n'est pas rare que l'Administration pénitentiaire "offre" aux détenus, le jour de leur arrivée - histoire de les dissuader de toute rebellion - le spectacle d'une bastonnade publique au fouet à sept branches.
   
 
    

 Fin de la première partie. La suite, dans quelques jours. Merci , chers lecteurs & lectrices, de patienter !

     
 
   
 
    

     
 
         

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Published by morvane - dans Histoire
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