Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 00:41
De l’obscurité à la lumière, avec dès l’enfance la passion de la vie, des autres, de la justice, Camus l’enfant sensible qui supporte sans rien dire la dureté de sa grand-mère, depuis que la guerre lui a pris trop tôt ce père inconnu, obligeant sa mère à revenir vivre, avec ses deux enfants, chez sa propre mère. L’enfant éperdu d’amour pour Catherine, mère aimante, sourde et presque muette, totalement analphabète, discrète, résignée, à qui il dédiera son œuvre inachevée, Le Premier Homme : « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre. » La famille est pauvre, très pauvre. Catherine fait des ménages. Elle encourage Albert à continuer ses études. Mais la grand-mère est pressée de mettre l’enfant en apprentissage, pour qu’il aide la famille. Elle manque de peu de briser l’avenir qui se profile au bon élève qu’il est. Sans l’intervention de son instituteur, qui finit par la convaincre de le laisser passer l’examen des bourses, il n’aurait pu poursuivre ses études. Il entre au lycée d’Alger, se passionne pour le football, passe son baccalauréat, puis se lance dans l’étude de la philosophie.
Albert-CAMUS.-Catherine-sa-mere.jpeg
Catherine Sintès, épouse Camus, contemplant le portrait de son fils, écrivain & célèbre.
 
Il a tout juste 19 ans quand il commence à publier ses premiers essais, se consacre au théâtre et s’engage en politique, en réclamant notamment d’accorder la citoyenneté française à certains musulmans d’Algérie. Il devient journaliste à Alger républicain et publie, en 1939, une série d’articles : Misère de la Kabylie. 
 
« … Le douar Beni Sliem compte l’incroyable proportion de 96% d’indigents. La terre ingrate de ce douar ne fournit rien. Les habitants sont réduits à utiliser le bois mort pour en faire du charbon qu’ils tentent ensuite d’aller vendre à Dellys. Je dis qu’ils le tentent, car ils ne possèdent pas de permis de colportage et, dans la moitié des cas, le charbon et l’âne du colporteur sont saisis. Les habitants de Beni Sliem ont pris l’habitude de venir à Dellys la nuit. Mais le garde-champêtre aussi, et l’âne saisi est envoyé à la fourrière. Le charbonnier doit alors payer une amende et les frais de fourrière. Et comme il ne le peut, la contrainte par corps l’enverra en prison. Là du moins, il mangera… »
Chroniques algériennes 1939- 1958, publiées chez Gallimard.
       
Albert Camus 1
 
Français né en Algérie, alors colonie française, il aime passionnément son pays, dont il apprécie le soleil implacable et la mer éblouissante. Cette mer qui guérit les blessures de l’enfant, et qui scelle aussi l’amitié. Dans le roman La Peste, Tarrou propose au docteur Rieux une pause dans la lutte harassante contre le fléau, un bain de mer, pour l’amitié.
       
« Peu avant d’y arriver, l’odeur de l’iode et des algues leur annonça la mer. Puis ils l’entendirent. Elle sifflait doucement aux pieds des grands blocs de la jetée et, comme ils les gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme une bête. (…) Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait sous ses doigts le visage grêlé des rochers, était plein d’un étrange bonheur. (…) Ils se déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta. (…) Il nageait régulièrement. Le battement de ses pieds laissait derrière lui un bouillonnement d’écume, l’eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses jambes. Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et d’étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement un bruit d’eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna, se mit au niveau de son ami et nagea dans le même rythme. (…) Pendant quelques minutes, ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur, solitaires, loin du monde, libérés enfin de la ville et de la peste. (…) Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le même cœur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui, que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu’il fallait maintenant recommencer. »
 
 
En 1937, il écrit dans Noces à Tipasa :
« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils. L’odeur volumineuse des plantes aromatiques racle la gorge et suffoque dans la chaleur énorme. »
     
Albert Camus 4  Camus et deux grands comédiens : Jean-Louis Barault & Maria Casarès
     
Une autre de ses passions, le théâtre. Il fonde une troupe de théâtre avec laquelle il parcourt l’Algérie. Il se consacre à la mise en scène et écrit ses propres pièces : Caligula, Le Malentendu, Les Justes…Le grand comédien Jean-Louis Barrault, le comparera à :
« Un phare bâti sur des fondations infaillibles, un phare qui projetait avec une intensité croissante un rayonnement d’espérance. D’une espérance d’autant plus authentique et valable qu’elle partait de la conscience, du goût de la justice, du respect humain et de l’amour de la vie. »
La Nouvelle revue Française, mars 1960.
 
Très attaché à son pays natal, il exprime d’abord son accord parfait avec le monde, la nature, les éléments. Mais s’il en éprouve du bonheur, il en ressent aussi toute l’ambiguïté, à savoir que la nature nous plonge à la fois dans le plaisir et la solitude. Aussi, son œuvre qui se compose peu à peu de romans (L’Etranger, La Peste) et d’essais philosophiques (Le Mythe de Sisyphe, L’Homme révolté), de pièces de théâtre, exprime un thème qu’il partage avec d’autres écrivains et artistes de son temps : l’absurdité de la vie.
Qu’est-ce à dire ?
Un courant de la pensée du XXe siècle, avec des écrivains comme J.P. Sartre, A. Camus, F. Kafka… affirment que Dieu n’existe pas et que par conséquent la vie n’a aucun sens. En effet, l’existence de l’homme, présent sur terre depuis relativement peu d’années par rapport à l’âge de la terre, n’est pas au centre de la « création » pour reprendre un terme religieux, et aucun dieu n’a pu écrire son destin. C’est donc à lui, par ses actes, de donner un sens à sa vie. Camus ne considère pas que l’homme soit malheureux de cela, au contraire il est totalement libre et responsable. A chacun de s’engager dans la vie et d’agir au nom de valeurs librement choisies par lui.
 
Albert Camus 3     
Oeuvre inachevée où il raconte son enfance
     
Son engagement le conduit à prendre position contre l’injustice, contre les dictatures qu’elles soient de droite (Hitler, Franco), ou de gauche (Staline), contre les régimes totalitaires dont l’arme est le terrorisme qui sacrifie des innocents, contre toute forme d’asservissement, contre l’inhumain et la cruauté.  
Il est révolté que le gouvernement de Vichy, sur l’ordre de Hitler, ait livré au dictateur fasciste Franco, des républicains espagnols. Dans L’Etat de siège , il ose affirmer « qu’à la face du monde, le rôle de l’Eglise d’Espagne a été odieux. »
En 1939, le début de la guerre ne le laisse pas indifférent. Il veut s’engager, mais il est réformé pour raison de santé (tuberculose). Il doit quitter Paris, retourne en Algérie, enseigne et publie L’Etranger, un roman, et Le Mythe de Sisyphe, un essai philosophique. De retour à Paris, il rejoint le réseau de résistance Combat.
 
Une fois la guerre finie, d’autres combats s’imposent à lui. Il appelle à l’indépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis et de l’URSS. Quand éclate la guerre en Algérie, il réclame que les protagonistes se rencontrent pour trouver une solution politique, défend les Hongrois insurgés contre la dictature communiste à la solde de l’URSS.
 
Albert Camus. Lourmarin 1      Lourmarin, village du Lubéron où Camus avait acheté une maison.
     
Bien qu’homme de gauche, ses positions politiques déplaisent aux intellectuels français « engagés », notamment le plus célèbre d’entre eux, Jean-Paul Sartre. Dans L’Homme révolté, Camus se livre à une critique sans concession du marxisme et du communisme. C’est plus que les sartriens ne pouvaient tolérer. Ils exécutent l’œuvre et l’homme, remettant en cause son aptitude à comprendre la philosophie, considérant qu’il ne fait que « jouer à l’écrivain » et « n’exprimer plus, sous de trop belles phrases, que d’inconsistantes pensées »
Francis Jeanson, Les Temps modernes, mai 1952.
Camus répond :
« On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et moins encore selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire. »
Attaqué parce qu’il refuse de se prononcer pour l’indépendance de l’Algérie, persuadé qu’Arabes et Français peuvent vivre ensemble avec de profondes réformes, convaincu que la fraternité est possible, il dénonce le terrorisme algérien qui est, pour lui, l’expression de la "haine" et porteur de "racisme".
 
Albert Camus. Lourmarin 3Lourmarin, vu du château   
   
Il est récompensé pour son œuvre abondante et riche, véritable leçon de vie, par le Prix Nobel de Littérature, en 1957.
 
En 1960, il meurt prématurément, à 47 ans, dans un accident de voiture. Jean-Paul Sartre, oubliant sa querelle et regrettant sans doute l’ancien ami, écrit dans France Observateur, quelques jours après sa mort :
   
« Cet homme en marche nous mettait en question »
 
  Albert Camus. Lourmarin 4
  Camus repose au cimetière de Lourmarin   
   
J’ai écrit ce modeste hommage à Albert Camus, à l’occasion du centenaire de sa naissance et en mémoire du grand rayonnement qu’il exerça dans ma vie d’étudiante.
Pour celles et ceux qui souhaitent en savoir plus, je ne saurais recommander la consultation des nombreux sites, blogs et articles de presse, œuvres d’analyse, biographies et bibliographies, impossibles à citer ici. Le Hors-série du journal Le Monde, réédité : Albert Camus (1913-1960), La révolte et la liberté, donne une bonne idée de l'auteur et son oeuvre.    
 
 
 
 
 
 
 
 

Partager cet article

Repost 0
Published by morvane - dans Lectures
commenter cet article

commentaires

Gabray 03/11/2013 22:03


Admirable ton article !


J'aime beaucoup cet auteur ...


Cordiales amitiés & à +

morvane 03/11/2013 23:47



Il y a des auteurs, dont nous avons, lycéens, apprécié la philosophie, comme Montaigne, les philosophes des Lumières et Albert Camus. Mais, à l'université, nous avons eu la surprise de constater
qu'aucun de ceux-là, n'étaient au programme des études de philosophie. Silence total. Seuls, les Descartes, Kant, Sartre, etc. trouvaient grâce aux yeux des professeurs.


En lisant le numéro spécial du Monde consacré à Camus, j'ai été choquée de la bassesse des arguments employés par ses détracteurs, qui lui reprochaient de condamner le terrorisme de droite comme
de gauche ! Entre parenthèses, l'Histoire a donné raison à Camus, quand on a découvert les goulags et les assassinats politiques de Staline, Mao et les autres. Quel courage !


De nos jours, ce ne sont plus les mêmes, mais rien n'a changé. Les tenants de ce qu'on appelle "la pensée unique", imposée par une intelligentsia intellectuelle et politique bien pensante,
fustigent plus que jamais, ceux qui osent, au nom de la liberté de pensée et d'expression, émettre des critiques, voire des idées contraires.


Merci pour tes encouragements. Cordialement.



Martine Gilbert 01/11/2013 17:26


Albert CAMUS: un homme, une oeuvre. Une oeuvre littéraire et philosophique éblouissante de lumière, qu'il s'agisse des miroitements d'ambre des grands ciels d'été sur la Méditerranée; de la peau
dorée d'une jeunesse insouciante et insolemmentt heureuse qui épuise, dans des noces triomphales au zénith de l'été, (L'Eté à Alger) les bouleversants bonheurs de la vie. Pureté et
lumière des "nuits d'été, où crépitaient les étoiles(...) ces grâces sans prix" que l'enfant du quartier populaire de Belcourt savoure jusqu'à l'ivresse, fort d'une gratitude tout à la fois
émerveillée et fondatrice. Cf. Entre Oui et Non, in L'envers et l'endroit,Editions Gallimard, 1958.


La mer et le soleil se donnent en partage au lecteur dans les tours et détours de l'oeuvre littéraire et philosophique d'Albert CAMUS.Thèmes majeurs de l'ontologie camusienne ou " métaphores
obsédantes" pour reprendre et déployer la formule titre de Charles Mauron: Des métaphores obsédantes au mythe personnel.


Les deux extraits choisis par la rédactrice de l'article sont un élixir de la façon sensuelle qu'a CAMUS d'être au monde, avant que de le réfléchir dans une prose poétique ou dans la puissance
magistralement maîtrisée des écrits journalistiques et des  analyses philosophiques.Vérité, courageuse et déchirante, de l'engagement individuel dans les mouvements de l'Histoire.


Et puisque nous parlons de lumière,essayons d'en appréhender toutes les significations.A reprendre donc ici la lumière de la vérité. Avec cette lucidité et cette intelligence conceptuelle qui
structurent  et orchestrent les écrits de CAMUS sur la condition humaine: Le Mythe de Sisyphe, Editions Gallimard, 1942; L'Homme révolté, Editions Gallimard,1951.


La clarté aveuglante, métallisée de chaleur, qui édicte l'absurdité de l'existence humaine et dont les pensées, ou plus exactement les non pensées, et l'inconsidéré passage à l'acte de 
Frédéric Meursault se font l'écho dans un inéluctable enchaînement.Cf. L'Etranger, Editions Gallimard,1942.


A poursuivre par cet humanisme chaleureux qu'exprime, avec des accents univeralistes, la relation fraternelle entre Bernard Rieux et Jean Tarrou. Souvenons-nous,  en manière d'hommage, des
paroles du journaliste de La Peste: "Je n'ai aucun goût pour l'héroïsme et la sainteté. Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme."


Paroles et idées chères à l'esprit philosophique et au coeur de CAMUS, exprimées dans une apologie conjointe de l'humilité et de la grandeur dans Noces à
Tipasa,  Editions Gallimard, 1959:" J'aime cette vie avec abandon et je veux en parler avec liberté: elle me donne l'orgueil de ma condition d'homme.  Ce soleil, cette mer,
mon coeur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l'immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C'est à conquérir cela qu'il me faut appliquer
ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n'abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque: il me suffit d'apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien
tout leur savoir vivre".


C'est enfin et toujours,  dans un retour aux sources d'une oeuvre, solaire dans son lyrisme et d'une rare complexité quant aux questions traitées,inextricablement liées aux événements
politiques et historiques, que nous avons bonheur à nous souvenir, dans une jubilation de l'intelligence et dans  une souveraine fidélité à la mémoire,   de  quelques
phrases atemporelles, relevées, ou plutôt apprises par coeur.


Mémoire d'un enfant en filigrane d'une vie d'homme. Nous reviennent ainsi  de courts extraits  de  L'Envers et l'Endroit, Editions
Gallimard, 1958. Il s'agit d'écrits de jeunesse, datant de 1935-1936, indique Camus dans la préface:


"  Il y a plus de véritable amour dans ces pages maladroites que dans toutes celles qui ont suivi(...) Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une source unique qui alimente pendant
sa vie ce qu'il est et ce qu'il dit. Pour moi, je sais que ma source est dans L'Envers et L'Endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où
j'ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserbe encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction (...)


Si j'ai beaucoup marché depuis ce livre, je n'ai pas tellement progressé (...) Mes fautes, mes ignorances et mes fidélités m'ont toujours ramené sur cet ancien chemin que j'ai commencé
d'ouvrir avec L'Envers et L'Endroit, dont on voit les traces dans tout ce que j'ai fait ensuite et sur lequel, certains matins d'Alger, par
exemple, je marche avec toujours la même légère ivresse."


Martine GILBERT


 


 


 

Présentation

  • : Le Blog de Morvane
  • Le Blog de Morvane
  • : Une vraie dilettante ! Tout m'intéresse : les Lettres, les Arts, l'Histoire, les Sciences & les Techniques, les Sociétés & leurs Cultures, la Philosophie...Dilettante, oui, mais pas superficielle ! Car, sitôt qu'un sujet attire mon attention, j'ai envie de l'explorer et d'en savoir le plus. D'où mes recherches. Mais garder ses découvertes pour soi, est vain et égoïste. Aussi, j'aime les partager à travers ce blog. Enfin, j'ai la passion d'écrire. Je suis amoureuse de la langue française et elle me le rend bien par ses innombrables écrivains et poètes.
  • Contact

Rechercher

Liens