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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 20:49
La manifestation, peinture de Jules ADLER.

La manifestation, peinture de Jules ADLER.

Il m’est arrivé plusieurs fois d’acheter des livres sur des lieux historiques. On trouve en effet dans les librairies des Musées des documents que l’on ne trouve pas ailleurs ou du moins, sauf à faire une recherche précise, on ne va pas directement vers eux, chez les libraires, un peu étourdi parfois par le nombre de livres à découvrir sur d’infinis sujets. C’est ainsi que j’ai acheté et lu bien entendu à côté de livres d’historiens, certains romans où les auteurs avaient éprouvé le désir de faire vivre de vrais événements en donnant à des figures inconnues des visages, des caractères, des vies en somme. Comment sans eux, sans leur talent, sans leur imagination respectueuse de la vérité historique, rencontrer et comprendre par-delà les siècles, les événements du passé, les hommes qui les ont vécus, les sociétés qui ont vécu puis disparu ?

Il m’est arrivé que l’on me conseille tel livre d’historien ou de témoin, par exemple un ouvrage écrit par un soldat, me décourageant de choisir l’ouvrage du romancier, sous le prétexte que ce n’est pas « vrai ». C’est oublier que l’historien permet d’analyser, le romancier permet d’imaginer, ressentir, vivre et partager. Loin d’être incompatibles, ces deux approches sont tout à fait complémentaires.

 

J’en viens donc à Emile ZOLA et l’un de ses chefs-d’œuvre : GERMINAL.

Première partie :

D’abord, je rappelle le sujet du roman que j’illustre d’extraits choisis en fonction du réalisme recherché par l’auteur, de la beauté de l’expression et des émotions éprouvées tant sensibles qu’esthétiques, et aussi de la vision personnelle et du style qui le caractérise. Peut-être serez-vous étonné de ne pas trouver ici de photographies du film de Claude Berry car elles sont impossibles à employer. Néanmoins, celles que j’ai sélectionnées dans l’édition du Cercle du Livre Précieux, me semblent mieux convenir car elles sont d’époque.

Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.
Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.

Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.

Etienne LANTIER, chômeur, arrive dans le nord de la France, à dix km de Marchiennes où il réussit à se faire embaucher par la Compagnie qui exploite les mines de Montsou. Il loge chez les Maheu, mineurs, et apprend leur dur métier. Il est frappé par les conditions misérables de leur vie et, idéaliste, rêve d’améliorer le sort des mineurs.

« C’était Maheu qui souffrait le plus. En haut la température montait jusqu’à trente-cinq degrés, l’air ne circulait pas, l’étouffement à la longue devenait mortel. Il avait dû, pour voir clair, fixer sa lampe à un clou, près de sa tête ; et cette lampe, qui chauffait son crâne, achevait de lui brûler le sang. Mais son supplice s’aggravait surtout de l’humidité. La roche, au-dessus de lui, à quelques centimètres de son visage, ruisselait d’eau, de grosses gouttes continues et rapides, tombant sur une sorte de rythme entêté, toujours à la même place. Il avait beau tordre le cou, renverser la nuque : elles battaient sa face, s’écrasaient, claquaient sans relâche. Au bout d’un quart d’heure, il était trempé, couvert de sueur lui-même, fumant d’une chaude buée de lessive. » p.50.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

Mineurs et leurs outils.
Mineurs et leurs outils.

Mineurs et leurs outils.

La journée terminée, les hommes se retrouvaient souvent à l’estaminet, chez RASSENEUR, où ils buvaient des chopes tout en parlant. Etienne, séduit par les idées de MARX, s’enthousiasmait pour l’Association internationale des travailleurs qui venait de se créer à Londres. Il imaginait les travailleurs de tous les pays s’unissant pour imposer aux patrons la justice sociale. SOUVARINE, lui, adepte des idées anarchistes du célèbre BAKOUNINE, lui rétorquait qu’il fallait mettre le feu et raser tout ce monde pourri. Peut-être en renaîtra-t-il un meilleur.

A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE

Etienne LANTIER finit par convaincre les mineurs de faire la grève. La Compagnie n’est pas inquiète : elle sait bien qu’elle peut compter sur la faim pour l’emporter. Un jour, la foule affamée échappe au contrôle d’Etienne et déferle, ivre de faim, de violence et de haine vers les mines où elle détruit les installations avant de se précipiter à la direction pour réclamer du pain. Cette dernière demande l’intervention des soldats qui occupent les puits pour les protéger et permettre à des ouvriers belges de remplacer les grévistes. Après des échauffourées, les soldats tirent et font de nombreux morts.

 

« Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer l’énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers. (…) Déjà sa petite troupe grondait d’impatience, on ne pouvait fuir devants ces misérables en sabots. Les soixante, acculés au mur, le fusil chargé, firent de nouveau face à la bande.
Il y eu d’abord un recul, un profond silence. Les grévistes restaient dans l’étonnement de ce coup de force. Puis, un cri monta, exigeant les prisonniers, réclamant leu liberté immédiate. Des voix disaient qu’on les égorgeait là-dedans. Et, sans s’être concertés, emportés d’un même élan, d’un même besoin de revanche, tous coururent au tas de briques voisins, à ces briques dont le terrain marneux fournissait l’argile, et qui étaient cuites sur place. Les enfants les charriaient une à une, des femmes en emplissaient leurs jupes. Bientôt, chacun eut à ses pieds des munitions, la bataille à coups de pierre commença. » p.335.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE

Vaincus, les mineurs doivent reprendre le travail. Etienne dont Catherine n’a pas voulu, n’a plus de raison de rester à Montsou. Il s’en va.

 

Deuxième partie :

GERMINAL est un ROMAN qui fait partie de l’histoire d’une famille IMAGINAIRE : les ROUGON-MAQUART. Parmi tous les gens qui écrivent, même vivent de leur plume, il y a des philosophes, des journalistes, des historiens, des scientifiques, des professeurs, des documentaristes, des chefs cuisiniers, etc. Sans oublier les poètes et les écrivains, bien sûr. Tous écrivent. On peut même dire qu’ils ne leur est pas interdit d’avoir des sujets communs. Tel naturaliste peut écrire sur la nécessité de protéger les requins tueurs, quand tel journaliste publiera un article pour défendre les pêcheurs et leurs familles, confrontés à ce danger. Ils n’écriront pas la même chose, ni dans le même style. Et si chacun s’exprime bien, leur but n’aura rien à voir avec la littérature, car ils essaieront avant tout de convaincre, non d’exprimer leurs états d’âme, leur vision de la vie, leur sensibilité, leur personnalité. Même si chacun peut laisser transpirer des traces personnelles dans ce qu’il écrit.

Portrait d'Emile ZOLA par Edouard MANET. 1868. Musée d'Orsay, Paris.

Portrait d'Emile ZOLA par Edouard MANET. 1868. Musée d'Orsay, Paris.

Totalement inverse est la démarche de l’ECRIVAIN.

Un écrivain, comme un artiste, c’est quelqu’un qui rêve, qui imagine facilement des choses à inventer. Face à un événement, y compris anodin, il imagine l’avant et l’après, il crée une personnalité aux participants, il se demande ce qu’il pourrait écrire avec ce modeste fait divers. Tous les faits divers pourraient être à l’origine de grands romans. Il suffit d’avoir de l’imagination pour construire une fiction, élaborer des personnages crédibles, attachants ou haïssables… et de connaître l’art d’écrire pour faire éprouver au lecteur des émotions.

Un écrivain, c’est aussi un être de chair et de sang, qui a besoin de communiquer ses émotions, de les partager, d’être apprécié et aimé. Il a aussi un « ego » parfois surdimensionné qui peut le rendre détestable. Il peut aussi être en contradiction avec ses idées, comme par exemple se faire le défenseur des pauvres et vivre comme un milliardaire. L’œuvre des grands génies littéraires et artistiques est rarement en accord avec leur vie personnelle. Jean-Jacques ROUSSEAU, philosophe des Lumières et auteur de L’Emile, traité de l’éducation, abandonna pourtant ses enfants. Il est vrai qu’il n’avait pas de quoi les élever, et qu’à l’époque, les enfants étaient une gêne et les parents les faisaient élever par des nourrices à la campagne jusque vers l’âge de dix ans.

(Voir l’excellente étude d’Elisabeth BADINTER, spécialiste du Siècle des Lumières : « L’amour en plus », une étude sur l’amour maternel qui démolit bien des idées reçues). En cela, Rousseau n’a pas été le seul, peu de gens ont vécu et vivent en accord avec leurs idées. Entre la personne humaine et son œuvre, il n’y a pas grand-chose de commun. Les confondre mène généralement à de grandes déceptions.

Intérieurs ouvriers.
Intérieurs ouvriers.

Intérieurs ouvriers.

Un écrivain est aussi un être qui pense, un citoyen qui a des convictions, peut-être une philosophie de vie. Il est marqué par son passé, son éducation, sa famille, le monde dans lequel il vit. Certains éprouvent le besoin de prendre des positions politiques, sociales. C’est le cas des écrivains « engagés ».

Au XVIIème siècle, MOLIÈRE a dénoncé l’hypocrisie des dévots. Cela lui a valu de perdre la protection de Louis XIV qui tout « Roi Soleil » qu’il était, ne pouvait s’opposer à l’Eglise !

Emile Zola, en humaniste, n’a pas accepté le sort réservé au peuple, dont la vie était d’autant plus dure que, lors de la Révolution industrielle débutante, les progrès techniques ne permettent pas encore une production de masse dégageant suffisamment de profits pour à la fois enrichir les industriels (ils n’investissaient pas par philanthropie) et permettre des salaires décents. Cela ne justifie cependant pas l’exploitation inhumaine des peuples, mais il est vrai qu’il a fallu augmenter la production grâce au progrès technique pour que les industriels fassent de leurs ouvriers des consommateurs. Je pourrais revenir sur ce sujet. Cf. historiens et économistes compétents.

Par souci de réalisme, Zola est vraiment descendu dans une mine, mais à partir de là, il a inventé, brodé selon ses idées, sa vision personnelle. Il a lu les grands idéologues de l’époque comme MARX et BAKOUNINE dont il a illustré l’affrontement par le personnage d’Etienne, séduit par le communisme, et Souvarine, l’anarchiste. Il faut quand même dire que le travail dans les mines au XIXème siècle, n’a pas grand-chose à voir avec le siècle suivant. Le Centre Historique Minier de Leuwarde offre de nombreux témoignages sur les conditions de vie et de travail, l’instruction, les loisirs, les colonies de vacances dont ont bénéficié les mineurs du XXème siècle et leurs familles, que je ne peux développer cette fois.

 

Si les personnages sont inventés, ils ont de la consistance, ils sont vraisemblables, car un bon écrivain doit être un bon observateur. Même dans la caricature, il doit y avoir du vrai !

Dernier point. Il touche à la LITTÉRATURE. Est littéraire toute langue, toute œuvre, tout texte qui a pour but de restituer un message dans une belle langue, la plus belle, la plus expressive, la plus imagée, la plus riche, tant par son style, son rythme, sa musique, ses images, sa force émotionnelle. Est littéraire tout texte qui est capable de se détacher de tout contenu pour être lui-même son propre objet. Il y a quelque chose de gratuit dans la Littérature, car on peut vivre sans elle. Mais, elle magnifie la vie. Elle est le luxe de l’esprit.

ZOLA n’est pas mon écrivain préféré, cependant, c’est une hérésie de parler de « documentaire littéraire » pour GERMINAL. Certes, les journalistes cultivent parfois l’expression qui frappe, qui va inciter à lire et ont recours à du travail sur le style, tout comme les publicitaires d’ailleurs, néanmoins, leur but est intéressé (vendre), tandis que l’écrivain, le poète, l’artiste, nous offrent les clés d’univers de plaisirs raffinés, d’intelligence et d’émotions qu’il souhaite partager avec nous. On ne peut qu’admirer les tableaux vivants qu’il trace de la mine, du travail, du peuple qui souffre, qui tente de s’en sortir sans trop savoir comment, illettré comme il est, n’ayant comme seules réponses à l’injustice sociale dont il est victime, que la résignation et la violence. Magnifique tableau de la manifestation (Vème partie), de l’incompréhension absolue entre les Bourgeois et les Ouvriers, qui sont subtilement pensés et décrits, d’où l’aspect « vrai » du roman. La mise en scène de la peur des Bourgeois et du déchaînement incontrôlable du Peuple, l’impuissance à ce stade des gens qui pensent, intellectuels ou pas, n’est pas sans rappeler les violences meurtrières de la Saint-Barthélemy, de la Révolution française et de toutes les autres, partout dans le monde. Mais Zola ne décrit pas un monde manichéiste où les bourgeois sont les méchants et les ouvriers les gentils. Il y a des nuances de part et d’autre comme je l’évoquerai plus loin.

On peut cependant comprendre que les mineurs aient des reproches à faire à notre écrivain. Aujourd’hui aussi, les ouvriers ont une certaine suspicion vis-à-vis des intellectuels qui ne voient parfois que l’aspect qui les frappe et qui n’est pas toujours représentatif de ce qu’ils sont vraiment. Il ne faut pas oublier que Zola parle pour son époque. Ce qu’on peut lire chez lui, c’est que l’amour et le sexe sont plus « libres » chez le peuple et plus encadrés, contraints et hypocrites chez les bourgeois qui doivent « sauvegarder les apparences ». A ce titre, M. HENNEBEAU, patron de la mine, blessé de l’infidélité de sa femme qu’il aime, retranché chez lui pendant la manifestation, observe le peuple qui l’injurie à cause de ses appointements, en réclamant du pain.

« - Imbéciles ! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux ? » Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas. Il leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour avoir comme eux, le cuir dur, l’accouplement facile et sans regret. (…)
« Du pain ! Est-ce que cela suffit, imbéciles ?
Il mangeait lui, il n’en râlait pas moins de souffrance. Son ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge en un hoquet de mort. Tout n’allait pas pour le mieux parce qu’on avait du pain. Quel était l’idiot qui mettait le bonheur du monde dans le partage de la richesse ? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils n’ajouteraient pas une joie à l’humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu’aux chiens de désespoir, lorsqu’ils les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance inassouvie des passions. » Cinquième partie, V.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

Enfin, Zola met dans ce roman sa vision de la vie, son admiration pour le déferlement des instincts de vie à travers sa traduction de l’érotisme qui est l’aboutissement de « l’obstiné besoin de vivre ». Roman social, certes, mais pas que cela. Ce serait une erreur de réduire l’intention de Zola à une simple description de la vie misérable des mineurs sous le Second Empire, même si cela a demandé beaucoup de travail à l’écrivain et d’adhésion personnelle à leur révolte, pas davantage à une simple mise en scène de ses fantasmes. Il y a chez lui une vision épique dans les mouvements de masse, l’exagération (la jeune hercheuses de quinze ans qui montre à Etienne comment remettre une berline – de sept cents kilogrammes – sur les rails par exemple) qui ne relèvent pas de simples descriptions, mais donnent une vision infernale accentuée par le fait que les mineurs travaillent en profondeur et à la force humaine. Il n’idéalise pas cependant ni la foule des ouvriers capables de cruauté, ni les privilégiés capables de courage et de compassion. Il faut enfin s’interroger sur le titre qui transfigure le présent. Germinal, septième mois du calendrier républicain (du 21/22 mars au 18/19 avril), désigne le printemps, la reprise de la vie. Ainsi, symboliquement, le monde ouvrier de la mine porte en lui les germes d’un monde meilleur à venir. Le printemps de la nature devient le printemps de l’humanité.

Je relève page 122 cette courte et magnifique description du travail que seul un poète peut ainsi traduire. Imaginons un contremaître décrivant la même scène. Il nommerait les pièces de la machine par leur nom technique et tant mieux ! Il est dans la réalité du travail, nous sommes dans un rêve enchantés par ces câbles qui se transforment en une aile noire et muette d’oiseau nocturne. La mine qui fait tellement souffrir les corps, qui les écrase, voilà qu’elle devient poésie pure.

« Mais la machine, dont les gros membres d’acier, étoilés de cuivre, luisait là-haut, dans l’ombre, ne le préoccupait plus, ni les câbles qui filaient d’une aile noire et muette d’oiseau nocturne, ni les cages émergeant et plongeant sans cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres criés, des berlines ébranlant les dalles de fonte. » P.122.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

J’espère avoir réussi à apporter mes modestes lumières pour conjurer les doutes dans lesquels on glisse sitôt que l’on aborde la fiction et son rapport à la réalité. Je ne saurais vous quitter, chers lecteurs et lectrices, sans vous inviter à lire les dernières lignes du roman où Zola nous livre avec un merveilleux lyrisme, sa vision de la vie « naturaliste » de la vie qui renaît toujours, de l’espoir qui ne demande qu’à fleurir sur les plus grandes peines.

Sacré Zola ! Il a réussi le double enchantement : nous faire partager la vie des autres et réfléchir sur l’homme, la société tout en nous transportant dans une sublimation du monde en devenir. En ce sens, il mérite le respect du monde réel.

Merci de votre attention.

Morvane.

« Il marchait toujours rêvassant ; (…) et quand il jetait les yeux autour de lui, il reconnaissait les coins du pays. Justement à la Fourche-aux-Bœufs, il se souvint qu’il avait pris là le commandement de la bande, le matin du saccage des fosses. Aujourd’hui, le travail de brute, mortel, mal payé, recommençait. Sous la terre, là-bas, à sept cents mètres, il lui semblait entendre des coups sourds, réguliers, continus : c’étaient les camarades qu’il venait de voir descendre les camarades noirs, qui tapaient, dans leur rage silencieuse. Sans doute ils étaient vaincus, ils y avaient laissé de l’argent et des morts ; mais Paris n’oublierait pas les coups de feu du Voreux, le sang de l’Empire lui aussi coulerait par cette blessure inguérissable ; et si la crise industrielle tirait à sa fin, si les usines rouvraient une à une, l’état de guerre n’en restait pas moins déclaré, sans que la paix fut désormais possible. Les charbonniers s’étaient comptés, ils avaient essayé leur force, secoué de leur cri de justice les ouvriers de la France entière. » (…)
Sous ses pieds, « Les camarades étaient tous là, il les entendait le suivre à chaque enjambée. N’était-ce pas la Maheude, sous cette pièce de betteraves, l’échine cassée, dont le souffle montait si rauque, accompagné par le vent du ventilateur ? A gauche, à droite, plus loin, il croyait en reconnaître d’autres, sous les blés, les haies vives, les jeunes arbres. Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser ? Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. » p. 405. FIN.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

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