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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 16:18

Lors de ma découverte des entonnoirs de Leintrey, par un jour d’automne si beau, si paisible dans la campagne lorraine – comment imaginer les terribles combats et la mort partout ? – J’ai eu envie de voir ce qui restait d’un abri du Kronpinz (prince héritier de Guillaume II, commandant des opérations destinées à percer le front sud-est dans le but de prendre à revers le fort stratégique de Verdun pour l’isoler et le maîtriser). 

 

Aujourd’hui, les bois sont retournés à la nature depuis presque cent ans et même entretenus par l’O.N.F. pour le plaisir des chasseurs, des promeneurs et des naturalistes. J’ai commencé par m’y perdre un peu, avant de revenir au village de Domjevin où des habitants m’ont indiqué le bon chemin.

Les bois aujourd'hui.
Les bois aujourd'hui.

Les bois aujourd'hui.

Ayant manqué faute de temps la visite de celui du Kronprinz aux EPARGES, j’étais bien décidée à voir celui-ci.

A quoi pouvait bien ressembler ce lieu prestigieux ? Qu’en restait-il ?

Une question posée par un de mes jeunes lecteurs qui avait un travail à faire sur l’armée allemande pendant la Grande Guerre (Vaste programme, s’il en est !) m’incita à rouvrir l’incontournable ouvrage de Jacques PERICARD par ses comptes rendus et témoignages, « VERDUN 1914-1918 ».

J’y ai trouvé quelques reproductions de photos d’époque que je vous propose ici.

Mais d’abord, qui était le Kronprinz ? Quelle était la personnalité du « prince de la Couronne » ?

 

Fils aîné de Guillaume II, empereur d’Allemagne, il était le prince héritier de la couronne et le commandant de la Vème armée. C’est lui qui dirigea la prise du fort de Vaux qui tomba malgré la résistance héroïque des soldats français commandés par le général Raynal.

Friedrich Wilhelm Victor von Hohenzollern, fervent partisan de la guerre à outrance se plaisait à porter le colback des Hussards, orné d’une tête de mort. Néanmoins, sur le plan personnel, il était un « mondain » frivole, collectionnant les maîtresses et un habile cavalier. Il inspirait peu le respect au point que Français comme Anglais lui attribuaient plusieurs sobriquets. Il devint rapidement un sujet privilégié pour les caricaturistes.

Voici quelques reproductions de vraies photographies :

Le Kronprinz sur le front d'Argonne, en chemin de fer à voie étroite.

Le Kronprinz sur le front d'Argonne, en chemin de fer à voie étroite.

Son quartier général était installé à Charleville, mais il visitait les troupes régulièrement et consultait les chefs de l’état-major dans plusieurs abris comme celui-là. En tant qu’héritier du trône de Prusse et d’Allemagne, destiné à succéder à son père, il a été protégé des dangers mortels des premières lignes. On raconte même qu’il fit creuser une tranchée très profonde et très abritée où il se fit photographier « pour la gloire » !

 

L’armée allemande, mieux préparée, mieux organisée, plus moderne, elle profita et abusa des régions conquises qui furent mises à sac et obligées d’entretenir les soldats. Aux vaincus (Belges, Français) de les nourrir. Les exactions commises par les Allemands furent dénoncées dans les journaux comme L’Illustration, des affiches, des images d’Epinal. Exécutions de civils pour effrayer la population. Les musées regorgent de témoignages.

 

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Quant à l’armée allemande, si elle s’illustra dans des combats héroïques, si elle souffrit comme tous les autres soldats, si elle eut des déserteurs, si elle commit de graves exactions sur les populations des territoires occupés, en Belgique et en France, elle avait été galvanisée par une forte propagande, en particulier chez les jeunes qui ne rêvaient que de « Grande Allemagne », de gloire, tous ,au moins au début de la guerre, persuadés de leur supériorité, comme l’écrivit très bien l’officier-écrivain Ernst JUNGER dans son livre de souvenirs.

Nous avions quitté les salles de cours, les bancs de l'école, les établis, et les brèves semaines d'instruction nous avaient fondus en un grand corps brûlant d'enthousiasme. Élevés dans une ère de sécurité, nous avions tous la nostalgie de l'inhabituel, des grands périls. La guerre nous avait donc saisis comme une ivresse. C'est sous une pluie de fleurs que nous étions partis, grisés de roses et de sang. Nul doute que la guerre ne nous offrît la grandeur, la force, la gravité. Elle nous apparaissait comme l'action virile...

Ernst JUNGER : Orages d'acier. p.9. Livre de Poche.

Et ils avaient de quoi, car l’Allemagne industrialisée plus tard que l’Angleterre et la France, n’avait pas pu se constituer un empire colonial et en avait besoin, faute de matières premières en suffisance pour ses industries. Rivale de la France dont elle disputait le protectorat du Maroc, elle s’était donc préparée à la guerre matériellement et psychologiquement, modernisant son armée et persuadant son peuple de la nécessité de prendre « ce qui leur était dû »!

 

Il n’y aurait jamais de guerre sans une intense propagande auprès des peuples, des jeunes comme des vieux, bourgeois comme ouvriers, sans oublier les femmes. Car l’homme est naturellement hédoniste. Il ne rêve que de profiter de la vie ! Peu nombreux sont ceux qui rêvent de gloire militaire ! Toute l’idéologie, à savoir les religions, les idées politiques, la morale, l’éducation, a eu pour seule finalité de convaincre chacun que le devoir suprême est d’obéir jusqu’au sacrifice final.

Quant aux pays envahis, parfois au mépris de leur neutralité, comme le Belgique, il fallait aussi les motiver pour abandonner leurs champs, leurs usines, leurs villes et villages, mais aussi pour financer la guerre, comme nous pouvons le voir par les nombreuses affiches et cartes postales dont nous disposons encore.

Voici ce que l’écrivain allemand Erich-Maria REMARQUE, ardent pacifiste, écrit dans son roman « A l’ouest, rien de nouveau » :

« Kantorek était notre professeur : un petit homme sévère vêtu d’un habit gris à basques, avec une tête de musaraigne. (…) Kantorek, pendant les leçons de gymnastique, nous fit des discours jusqu’à ce que notre classe tout entière, se rendît en rang, sous sa conduite, au bureau de recrutement, pour demander à s’engager. Je le vois encore devant moi, avec ses lunettes qui jetaient des étincelles, tandis qu’il nous regardait et qu’il disait d’une voix pathétique :
- Vous y allez tous, n’est-ce pas, camarades ?
Toutefois, l’un de nous hésitait et ne voulait pas marcher. (…) Mais il finit par se laisser persuader. (…) Peut-être que d’autres encore pensaient tout comme lui ; mais personne ne pouvait facilement s’abstenir, car, en ce temps-là, même père et mère vous jetaient vite à la figure le mot de « lâche ». C’est qu’alors tous ces gens-là n’avaient aucune idée de ce qui allait se passer. A proprement parler, les plus raisonnables, c’étaient les gens simples et pauvres ; dès le début ils considérèrent la guerre comme un malheur, tandis que la bonne bourgeoisie ne se tenait pas de joie (…).

Erich-Maria Remarque : A l'Ouest ... p.15-16.

L’auteur et ses jeunes camarades  ont eu vite fait de comprendre l’abîme qui séparait les valeurs inculquées par le système scolaire, comme l’obéissance aveugle à l’autorité, la notion de sacrifice, de devoir, par des enseignants qui ne faisaient que « parler » et dont le manque de savoir humain, de perspicacité, d’esprit critique leur parut désespérément étranger à la réalité.

 

« Le premier bombardement nous montra notre erreur et fit écrouler la conception des choses qu’ils nous avaient inculquées. (…)
Malgré cela, nous ne devînmes ni émeutiers, ni déserteurs, ni lâches (tous ces mots-là leur venaient si vite à la bouche !), nous aimions notre patrie tout autant qu’eux et lors de chaque attaque, nous allions courageusement de l’avant. (…) Nous nous trouvâmes soudain épouvantablement seuls, - et c’est tout seul qu’il nous fallait nous tirer d’affaire. »

Erich-Maria Remarque : A l'Ouest ... p.17

Malgré tout, chez les Allemands qui s’étaient portés volontaires pour combattre les Français, certains déchantèrent, mirent en doute la finalité de cette guerre de conquête et il y eu des désertions qui donnèrent à l’état-major français, d’importants renseignements. Mais, l’armée française au début était obsolète : elle n’avait pas su anticiper, moderniser son armement, sa stratégie. Chez les officiers d’état-major, luttes d’influencer, mépris des soldats, méthodes encore un brin napoléoniennes avec des costumes inadaptés, très voyants et sans réelle protection. Quant aux politiques, la plupart se sont montrés hésitants, incapables de prendre les bonnes décisions, ils ont laissé le champ libre aux militaires. Les Français ne s’étaient pas préparés à la guerre, les Allemands, oui.

Le plus terrible est de constater que vingt ans après, tout recommencerait.

Voici ce que rapporte Jacques PERICARD d’après de nombreux carnets de route.

« Notre haut commandement se refuse toujours à croire à une attaque sur VERDUN. Cependant, pour ne pas sembler faire fi des avertissements qu’il reçoit, il envoie dans la région, à défaut de renforts, des ordres de réorganisation. (…) Le 9 février, on apprend que le Kronprinz vient chaque jour visiter les travaux de la région de Romagne. »

Jacques PERICARD : Verdun 1914-1918. Chapitre VI, p. 68 & 69.

Puis il ajoute :

« Ainsi donc, il a fallu attendre jusqu’au 9 février pour que nous consentions à admettre une grande offensive en direction de Verdun. Or, le 9 février, tous les préparatifs de notre adversaire sont achevés, la plus formidable machine de guerre que jamais le monde ait connue est à pied d’œuvre. Jamais le génie d’organisation des Allemands ne remporta pareille victoire ; jamais pareille défaite ne fut infligée à notre légèreté, à notre insouciance. »

Jacques PERICARD : Verdun 1914-1918. Chapitre VI, p. 68 & 69

L'abri du Kronprinz, à l'intérieur & ce que l'on voit d'une fenêtre depuis que la nature a réoccupé le terrain.
L'abri du Kronprinz, à l'intérieur & ce que l'on voit d'une fenêtre depuis que la nature a réoccupé le terrain.

L'abri du Kronprinz, à l'intérieur & ce que l'on voit d'une fenêtre depuis que la nature a réoccupé le terrain.

Et Jacques PERICARD de nous inviter à lire un extrait des SOUVENIRS de GUERRE du KRONPRINZ.

« Je fus complètement d’accord avec mon chef d’état-major que nous devions tout tenter pour amener rapidement la chute de Verdun et éviter une bataille de matériel de longue durée qui entraînerait une dépense de forces impossible à évaluer…
« Notre confiance se basait sur l’efficacité écrasante de notre artillerie lourde et très lourde, dont nous avions eu la preuve dans de nombreuses forteresses belges, françaises ou russes, confiance qui, en réalité, n’a pas été complètement justifiée devant Verdun. Si, grâce à des moyens accablants, par surprise, et sous la protection d’une artillerie très supérieure, on parvenait à conduire l’attaque, lancée du nord contre le saillant des côtes dominantes, d’un seul élan jusqu’à l’enlèvement des fortifications qui y sont installées, un tel succès amènerait la prise de la place. »

"Souvenirs de guerre" du Kronprinz, paru chez Payot.

Quelques vues d'abris et de tranchées dans les lignes allemandes, extraites du livre cité précédemment de J. Péricard.

Quelques vues d'abris et de tranchées dans les lignes allemandes, extraites du livre cité précédemment de J. Péricard.

Pour les Allemands, la prise de Verdun était essentielle pour la suite des opérations, le Kronprinz disant lui-même que conquérir « la plus puissante forteresse de France » serait une victoire morale et tactique. Il poursuit :

« La condition première du succès était la surprise. Nous devions terminer nos préparatifs à l’abri des brouillards de ces plateaux marécageux et de ces larges fonds de vallées. ».

Souvenir de guerre du Kronprinz.

Puisqu’un siège régulier, ajoute-t-il, aurait duré des mois, « il fallait , sous le mugissement d’une artillerie très supérieure, et en engageant des forces d’infanterie considérables, en partant du nord, s’enfoncer profondément en coin dans les lignes ennemies, puis les déborder…

Bien entendu, le Kronprinz ajoute que si la surprise était essentielle à la réussite de l’attaque, les Allemands avaient au préalable construits tranchées, abris, établit des réseaux de communications et des places d’armes pour 6000 hommes.

« C’est là que les troupes d’assaut, les troupes de pourvoyeurs, les réserves, devaient à l’abri du feu ennemi, attendre les effets de notre tir de préparation, afin qu’un tir de barrage ne put les empêcher, le moment venu d’atteindre la position de départ. »

Souvenir de guerre du Kronprinz.

Il précise que tous ces travaux devaient être exécutés à l’insu des observateurs terrestres et aériens de l’ennemi.

« On obtint ce résultat que l’ennemi n’eut véritablement aucun soupçon et que c’est, trop tard et à ses dépens, qu’il s’aperçut de nos préparatifs d’attaque. (…) Pendant toute la bataille pour la prise de la forteresse de Verdun, aussi bien en ce qui concerne le tir de l’artillerie que l’action de l’infanterie, il (était) indispensable que l’attaque ne s’arrête jamais, afin que les Français ne trouvent nulle occasion de se rétablir en arrière et de réorganiser leur résistance. (…)
« A la date du 8 février, la mise en place du matériel d’artillerie était terminée dans ses parties essentielles ; elle comportait en gros 160 batteries de gros et très gros calibres et avait nécessité le transport de deux millions et demi de projectiles en 1300 trains de munitions. Grâce à un travail de taupe qui avait duré des semaines, pendant les nuits d’hiver froides et pluvieuses, cette accumulation considérable des moyens d’attaque les plus puissants était restée complètement cachée à l’ennemi. »

Souvenir de guerre du Kronprinz.

Tranchées et abris allemands ainsi qu'un observatoire en forme de Tour Eiffel. L'essor de l'aviation qui donnera des renseignements plus fiables rendra obsolètes ce genre d'observatoire.

Tranchées et abris allemands ainsi qu'un observatoire en forme de Tour Eiffel. L'essor de l'aviation qui donnera des renseignements plus fiables rendra obsolètes ce genre d'observatoire.

Le 11 février, Guillaume II donnait l’ordre d’attaquer en ces termes :

« Sachons tous que la patrie attend de grandes choses de nous. Il faut montrer à nos ennemis que la volonté de vaincre est restée ferme comme l’acier chez les fils de l’Allemagne, et que l’armée allemande, là où elle passe à l’attaque, brise toute résistance. Plein de confiance que chacun à sa place s’y emploiera tout entier, je donne l’ordre d’attaque. Que Dieu soit avec nous. »

 

Les Français avaient fini par apprendre de déserteurs alsaciens (je rappelle que l’Allemagne avait conquis l’Alsace et une partie de la Lorraine en 1870, après la défaite de Napoléon III à Sedan et que les Alsaciens obligés de se battre avec les Allemands risquaient gros à rejoindre les troupes françaises), mais aussi de déserteurs allemands effrayés par la bataille qui se préparaient, et de déserteurs polonais également.

« Un Russe qui s’était rendu au bois des Caures raconta que 3000 prisonniers russes maçonnaient et cimentaient des plates-formes destinées à recevoir des pièces lourdes. », affirme Jacques PERICARD.

Les témoignages pouvaient être des ruses. Ils étaient parfois contradictoires. Il fallait donc s’en méfier. Malheureusement, il était trop tard pour exploiter les bons renseignements, car les armes manquaient pour neutraliser les terribles batteries.

Par ce boyau, l’état-major du Kronprinz a pu faire circuler les ordres et recevoir l'état des combats.
Par ce boyau, l’état-major du Kronprinz a pu faire circuler les ordres et recevoir l'état des combats.

Par ce boyau, l’état-major du Kronprinz a pu faire circuler les ordres et recevoir l'état des combats.

Le mauvais temps qui retarda l’attaque de dix jours, joua en faveur de l'armée française en lui permettant de se réorganiser plus efficacement, par l’arrivée de nouveaux généraux et l’acheminement de renforts d’hommes et d’armes. La bataille de Verdun fut engagée le 21 février. Maîtres sur le terrain, les Allemands ont pris l’avantage pendant plusieurs mois jusqu’au 2 septembre où ils ont dû stopper l’offensive. Les Français reprirent peu à peu, au prix de pertes terribles, les forts et terrains perdus. Le 18 décembre 1916, la bataille de Verdun était terminée.   

Mes sources :
-    Jacques PERICARD : VERDUN 1914-1918. Edition de 1933.
-    Ernst JÜNGER : Orages d’acier. Livre de poche.
-    Erich-Maria REMARQUE : A L’ouest rien de nouveau. Livre de poche.
-    Musée « Dans les champs de Flandre », consacré à la Grande Guerre, ancien Hôtel de ville d’Ypres (IEPER). www.inflandersfields.be
-    Les photographies anciennes viennent toutes du livre de Jacques Péricard « Verdun », édition de 1933.
-    Les photos en couleur ont été prises par moi-même. 

Merci de votre attention.

 

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Published by morvane - dans Histoire
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