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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 01:26

Souvent, je laisse le hasard décider de mes lectures. Pas toujours, mais j’aime bien acheter mes livres au gré de mes promenades, voyages, rencontres. Flâner aux Puces, chez les bouquinistes, chez les libraires et même sur le Net. Ce livre-là que je n’aurais pas obligatoirement élu, voilà qu’il me parle. Il m’appelle, que j’en connaisse ou non l’auteur dans le détail, que la quatrième de couverture m’intrigue ou l’ancienneté de la reliure, du papier, des caractères ou du sujet traité. Un médecin du XIXe raconte comment les paysans bourguignons se soignaient empiriquement, souvent avec succès, ne faisant appel à lui qu’en cas de nécessité absolue, je m’y transporte, je vis avec lui durant quelques semaines, quelques nuits ! Un vieux livre relié des Odes de Ronsard ? Je ne connaissais que le Lagarde et Michard ! Je me précipite.  

« Peu après les guerres, il arriva dans le canton un homme de haute taille qui dit s’appeler Gunnar Huttunen. Il ne demanda pas de travaux de pelletage à l’administration des Eaux, comme la plupart des vagabonds du Sud, mais acheta le vieux moulin des rapides de la Bouche, sur la rive de Kemijoki. L’opération fut jugée insensée, car le moulin était inutilisé depuis les années 30 et complètement délabré.
Huttunen paya le moulin et s’installa dans sa salle d’habitation. Les fermiers du voisinage et surtout les membres de la coopérative meunière de la Bouche rirent aux larmes de cette vente. On constata que le monde ne manquait apparemment pas de fous, même si la guerre en avait tué beaucoup. »

Arto Paasilinna : Le Meunier hurlant. Folio.

Ainsi raconte Arto PAASILINNA, écrivain finlandais, né en 1942, après avoir exercé les métiers de bûcheron, ouvrier agricole, journaliste et poète, aujourd’hui auteur d’une vingtaine de romans, traduits en plusieurs langues. Pas de danger que sa source d’inspiration se tarisse, car il dit lui-même, parlant de ses compatriotes : « Ils ne sont certes pas pires que les autres, mais ils restent suffisamment mauvais pour que j’aie de quoi écrire jusqu’à la fin de mes jours. »

L’histoire se situe au milieu du XXe siècle, au nord de la Finlande. Si elle ne commence pas par « Il était une fois… », l’auteur choisit d’emblée le style du conte aisément reconnaissable : « il arriva… un homme, etc. ». Néanmoins, il veille à préciser le lieu et bien que l’on ne trouve pas la position du village de « La Bouche » où se situe l’action, le fleuve KIMIJOLI existe bien, il prend sa source au nord du pays, près de la frontière russe et se jette dans  le golfe de Botnie à KEMI, soit une centaine de kilomètres de la ville d’OULU, actuellement deuxième ville de Finlande, où notre héros passera un séjour des plus déprimants. 

 

En FINLANDE, avec un meunier affublé d’une drôle de maladie.

 

Quant à la situation historique, Arto PAASILLINA l’évoque dès les premiers mots, je devrais dire « l’effleure » tellement il en dit peu. C’est sa traductrice française qui nous en apprend davantage, à savoir la double guerre contre l’URSS, en 1939 où la Finlande qui a refusé aux soviétiques l’installation de bases pour protéger Kronstadt et Leningrad (actuellement Saint-Pétersbourg), voit sa capitale Helsinki bombardée et perd des territoires au nord. Puis, contre l’armée allemande, après une coopération forcée ( ?) avec le IIIème Reich, jusqu’à ce que les revers de la Wermacht lui permettent en 1944 un armistice avec l’URSS, suivie de combats en Laponie contre les unités du Reich qui se poursuivent jusqu’en 1945.

Mais il délaisse assez rapidement la précision historique, qu’il rappelle de temps en temps, souci de vraisemblance oblige, car son objectif est surtout l’examen à la loupe des démêlés de son héros « hors norme » confronté à une petite société pas très accueillante.

Que peut faire un homme seul, un étranger venu d’un ailleurs relativement proche, le sud de la Finlande, donc entouré de mystère et méfiances face au microcosme orgueilleux, entêté, intolérant des villageois, barbotant sans vergogne dans leur sentiment de supériorité, car Eux, « sont nés quelque part ! » comme le chantait Georges BRASSENS, dans les années soixante ?

Par malheur pour notre meunier, il a l’allure et la force d’un personnage tout juste sorti d’un conte, un ogre peut-être, qui sait ? En tout cas, un type hors norme, un colosse aux enjambées immenses, avec en plus, des dons indiscutables et étranges pour se donner en spectacle et amuser la galerie. 

Mais quand il était joyeux, Huttunen était plus impayable que jamais : il paradait comme au cirque, son esprit était tranchant comme la lame étincelante de la scie à bardeaux; ses gestes étaient vifs et aisées, ses manières si allègres et imprévisibles qu'il enchantait ceux qui le voyait. A plus fort de sa gaieté, toutefois, il arrivait au meunier de se figer net, de laisser échapper de sa gorge un cri strident et de s'élancer en courant le long du canal d'amenée vermoulu, derrière le moulin, loin des yeux des hommes, de l'autre côté de la rivière, dans la forêt.

Arto Paasilinna: Le Meunier hurlant. Folio.

En FINLANDE, avec un meunier affublé d’une drôle de maladie.

Incontestablement, il anime la vie de la petite communauté par ses facéties. Il a gardé de l'enfance le goût du jeu, bien qu'il soit un travailleur courageux et efficace, et des qualités artistiques réelles. Au début, les villageois vont l'apprécier et en profiter, mais il a quelque chose de très dérangeant qui ne tarde pas à se retourner contre lui. 

Les jeunes du village avaient coutume de se réunir au moulin de la Bouche pour assister aux exhibitions du meunier déchaîné. On s'asseyait dans la salle du moulin comme aux anciens temps, on plaisantait, on racontait des blagues. Dans la pénombre tranquille et joyeuse, dans les sombres odeurs du vieux moulins, on était gai et heureux. Quelquefois, GUNNAR - Nanar - allumait dehors un grand feu alimenté de bardeaux secs, sur la braise duquel on faisait griller des lavarets du Kemijoli.

Le meunier était très doué pour imiter les habitants de la forêt et créer par gestes des énigmes animalières, tandis que les jeunes du village jouaient au premier qui devinerait quelle créature il personnifiait. Il pouvait se transformer tantôt en lièvre, tantôt en lemming ou en ours. Parfois, (...) il se mettait à hurler comme un loup, levant le nez au ciel et geignant à fendre l'âme au point que les jeunes, effrayés, se serraient plus près les uns des autres.

Huttunen mimait souvent les fermiers et les fermières du canton, et les spectateurs devinaient immédiatement de qui il était question

Arto Paasilinna: Le Meunier hurlant. Folio. p.17

A l’inverse, Gunnar Huttunen – Nanar – traversait parfois de longues périodes de dépression.Dans ces moments-là, les villageois évitaient de se rendre au moulin, car il était nerveux, agressif et personne n'obtenait rien de lui, pas même les bardeaux commandés et réalisés dont il disait avec mauvaise foi qu'ils n'étaient pas prêts.

Peu à peu l’idée s’imposa qu’Huttunen était fou. En effet,  il ne se contentait pas de jouer la comédie, il avait l’habitude, la nuit, de hurler comme une bête, de longs gémissements pendant une bonne partie de la nuit. Une vraie nuisance pour les villageois surtout que ses cris incitaient tous les chiens des hameaux voisins à lui répondre ! Certains se consolaient en reconnaissant ses compétences –« Il est fou, mais il scie de bonnes tuiles de bois pour pas cher. »- Jusqu’à quand ?

En FINLANDE, avec un meunier affublé d’une drôle de maladie.

Il vint un moment où excédés, les villageois entreprirent de s’en débarrasser. Le médecin du village consulta ses livres de psychiatrie et affirma qu’Huttunen souffrait de psychose maniaco-dépressive. Cette maladie mentale est aujourd’hui appelée psychose bipolaire à cause du passage du malade d’un état dépressif où il peut être dangereux pour lui-même, à l’état  opposé d’excitation et d’exaltation. Mais plus Huttunen s’acharnait à défendre ses droits ...

Je ne suis quand même pas si fou !

.... plus il dressait les habitants contre lui. Il est vrai qu’il accumulait les maladresses et ni l’amitié amoureuse de la conseillère horticole, Sanelma Käyrämö, ni le brave facteur  Piittisjärvi ne suffisaient à l’aider vraiment. On peut aller jusqu’à dire qu’incapables d’imaginer la malice et la perversion des « notables » du village, les conseils qu’ils lui donnaient aboutissaient à l’effet inverse. C’est ainsi que la conseillère le supplia d’aller voir le médecin, la pire idée qui soit.

En effet, le médecin d’abord intéressé par le meunier, car lui-même adorait la pêche et la nature, intéressé aussi par ses imitations d’animaux, se mit lui-même à imiter l’ours, avant de réaliser sans doute l’incongruité de la situation et jeta dehors notre héros, ébahi.

Gunnar fut donc pris, battu, mis aux fers et envoyé, ligoté, dès le lendemain à l’asile d’OUTU.

L’asile tient aussi de la caricature, du moins nous semble-t-il, bien qu’il soit assez conforme à  la réalité de l’époque. Il n’est qu’à voir comment furent traités les malheureux soldats de la Première Guerre mondiale qui avaient perdu la tête. Un lieu où le premier souci de la société était de se protéger en enfermant les malades, dans une grande promiscuité, avec des traitements barbares, d'incessantes atteintes à leur dignité et des conditions telles qu'ils s'enfonçaient davantage dans leur maladie. Il fallut attendre les années 1970 pour qu’une remise en question du savoir et des thérapies psychiatriques se fasse grâce au progrès des connaissances, faisant place à de nouvelles visions des malades mentaux, avec remise en question de la pertinence des traitements traditionnels et la mise en place de nouveaux traitements. Parmi elles, l’antipsychiatrie.

L’asile était un grand bâtiment sinistre en brique rouge. Il faisait plus penser à une caserne ou à une prison qu’à un hôpital. (…) Huttunen fut inscrit sur la liste des patients. On lui donna des vêtements d’hôpital : un pyjama usé, des pantoufles et un bonnet. Le pantalon était trop court, comme les manches de la veste. Il n’y avait pas de ceinture. On lui prit son argent ainsi que tous ses effets. On conduisit le meunier à travers des couloirs sonores jusque dans une grande chambre où il y avait déjà six autres hommes. On lui indiqua un lit (…) La porte du couloir claqua, la lourde clef tourna dans la serrure. Tout contact avec le monde extérieur était rompu.

Le Meunier hurlant. p. 87

Gunnar Huttunen finira par s’évader et reprendre son combat pour la liberté et le droit à la différence. L’affrontement sera terrible car les forces en présence inégales. A vous de découvrir la suite et fin de ce roman à la fois plein de bon sens, amer et ironique. Les personnages ont l’air de marionnettes qui virevoltent devant nous pour notre grand plaisir, tout en illustrant les qualités et défaut de la vraie vie des humains.

Le talent d’Arto Paasilinna est de nous parler de l’intolérance, l’orgueil, la mauvaise foi, également le courage, la volonté, l’amour tout en nous faisant rire. Pour citer un écrivain et cinéaste français encore proche de nous, qui a excellé dans le genre, je pense à Marcel Pagnol qui a su peindre avec humour et tendresse des petits villages de Provence en proie à de grandes passions et déchirées par le choc des rêves et des réalités, comme « Marius, Fanny, César », « La femme du boulanger », « Angèle », etc.   

 

Paysage de Laponie en été.

Paysage de Laponie en été.

Dans mes recherches à propos de ce roman et de cet auteur, j’ai découvert que le roman de Paasilinna a inspiré des artistes comme la Compagnie TRO-HEOL, qui a adapté l’œuvre  en 2007,  sous la forme d’un spectacle de marionnettes, à l’adresse des enfants à partir de 9 ans, et bien au-delà ! Bien qu’ils aient depuis créé d’autres spectacles, je crois qu’elle joue de temps en temps l’histoire du meunier. Voici ce qu’elle écrivait de l’œuvre : 

Ce roman d’Arto Paasilinna est certes plein d’humour, de cet humour rageur, grinçant, un brin désespéré propre à nombre d’écrivains du nord. Mais la fable n’est pas que fantaisiste, sous une fausse candeur, ce récit questionne sur la place de l’individu, l’enfermement visible ou invisible dans lequel la majorité silencieuse et bien-pensante tente à tous prix de maintenir le protagoniste.

Site de la Cie Tro-Heol

Pour finir, je vous livre une réflexion personnelle, en marge du roman :
 

Triant des documents relatifs aux formidables progrès scientifiques grâce aux travaux sur l’intelligence artificielle, documents que j’avais accumulé dans les années 90, à l’époque où j’étais chargée de former des équipes pédagogiques à la métacognition (traduisez « aux techniques d’apprentissage », autrement dit « apprendre à apprendre », je me suis amusée à imaginer ce qui aurait pu se passer si les habitants de La Bouche avaient mieux utilisé leur cerveau.

 

D’abord, ils  auraient contrôlé leur cerveau reptilien, le plus primitif chez l’homme, celui que nous partageons avec les animaux, et qui est le siège des instincts. Devant agir dans l’urgence généralement, il procède par réflexe devant des images et s’il peut nous sauver la vie, il nous induit très souvent en erreur sitôt que les situations sont complexes. Ici, ils auraient évité de rejeter cet homme différent qu’ils percevaient comme une personne dérangeante, inquiétante, incontrôlable selon leurs propres images et angoisses d’enfance.

Ensuite, ils auraient canalisé leur cerveau limbique. Celui-là gère nos émotions. Il est dur à contrôler. Nous avons tous fait l’expérience de la peur qui paralyse et empêche de répondre (rester sans voix), réagir à une situation où l’on se sent en danger(le cœur bat trop fort et l’on peut connaître la syncope). On a intérêt à se méfier de nos colères, de même que pour les émotions positives, on sait que la passion d’amour « rend aveugle ». Ici, les habitants se sont enfermés dans l’égoïsme, la phobie d’autrui.

Alors, me direz-vous, que pouvaient-ils d’autre ? – Justement, comme l’homme a reçu en cadeau de l’évolution, un troisième cerveau situé dans les zones frontales, appelé « le cortex », ils auraient pu s’en servir pour « réfléchir ». En effet, le cortex est le lieu de la pensée, de la réflexion, de la raison. Il permet la science, la philosophie, la morale. Il est le seul à pouvoir se décentrer pour s’analyser, s’autocritiquer, anticiper et déduire, comparer, se projeter, tirer des conclusions sensées, moyennant quoi nous pouvons juger (non avec nos tripes, mais avec notre tête), en fonction de la situation, ce qui est bon ou mauvais, ce qui est complexe et nécessite d’autres analyses, tout cela afin d’agir, de prendre les bonnes décisions. Heureusement, chez l’être humain, l’instinct joue beaucoup moins, au bénéfice du cortex.  Cependant, il reste beaucoup à faire pour le contrôle des émotions. Ici, nos habitants auraient été plus tolérants. Ils avaient besoin du meunier qui leur rendait de réels services. Accepter les troubles du meunier qui n’a pas l’air de comprendre la gêne qu’il occasionne au village, lors de ses crises, faire preuve de compassion, l’auraient vraisemblablement aidé à davantage se contrôler. Le drame est venu pour son malheur de ce que les plus instruits comme l’instituteur, le médecin, le banquier n’ont pas été du tout à la hauteur.

 

Bonne lecture !

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Published by morvane - dans Lectures
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