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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 00:21
Le soldat de Léomont
Le soldat de Léomont

Sur les traces des combattants de 1914-1918 : la nature répond à l’horreur des bombardements et des cris, par un silence assourdissant.

Je l’ai entendu ce silence. Il est lourd, il emplit la tête. Il fait qu’on a honte d’être là bien vivant, d’avoir seulement mal aux pieds parce qu’on a trop marché dans les sentiers touffus de la nature qui masque les tranchées, s’efforce de tout cacher comme si elle avait honte, elle aussi, de cette abomination qui eut lieu ici, des hurlements qu’elle entendit, des tirs, des explosions, des claquements qui fusaient partout, durant des mois et des mois, des écroulements d’arbres, de maisons, d’églises.

Un village détruit.
Un village détruit.

Et l’on se parle à voix basse, car il reste des morts, des milliers, qu’on n’a jamais retrouvés, là sous la terre et qui ont droit au respect. Puis, on remonte dans sa voiture, on continue le périple. Un peu plus loin, une flèche indique un site, parfois juste une ruine et on repart à fouiller la forêt. Mais où est-il donc cet abri du Kronprinz ? A 700 mètres ? Mais nous avons marché plus que cela !

Tout en marchant, on s'interroge. Des cartes postales de villages détruits, d'enfants emmenant un petit cercueil à travers la Grand-rue et jetant un regard curieux vers le photographe, d'habitants consternés, on en a tellement vues.

Comment ceux qui priaient dans leurs églises de l’autre côté de la frontière, ont-ils pu détruire, incendier celles de leurs voisins, les mêmes ? Comment ceux qui avaient peur de ne pas revoir leurs familles, ont pu refuser aux autres de le faire ? Comment ceux qui avaient vu leurs camarades tomber et mourir, ont pu oublier toute valeur humaniste et accepter de participer au carnage ?

Les témoignages des derniers poilus sont éclairants. Centenaires, ils en étaient encore abasourdis.

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Je crois qu’on ne mesurera jamais assez la douleur, non plus physique, mais morale, le désespoir de ces hommes à la fois décidés à faire leur devoir, à défendre leur pays et parfaitement conscients de leur mort annoncée et de l’impossibilité d’échapper à leur sort.

Néanmoins, ce serait leur manquer de respect que d’oublier qu’ils étaient bien conscients de la barbarie absolue qui leur était imposée, à savoir tuer des hommes et que, somme toute, dans l’autre camp, les soldats ennemis vivaient la même horreur, la même peur, la même angoisse de ne pas rentrer chez eux, et mouraient comme eux, pour des intérêts économiques qui n’étaient pas les leurs. Parce qu'on ne peut pas, on ne doit pas expliquer la guerre par la "folie meurtrière" des hommes.

Les derniers poilus vivants que nous avons revus à la télévision, empreints de tristesse, de lucidité et révolte pour certains, parlaient sans exception de fraternité entre les peuples. Ils voulaient absolument que ce soit la « Der des der »…

La une du Petit Journal montre Marianne s'en prendre à Jean Jaurès. A l'Assemblée nationale, le député pacifiste, excellent orateur, s'opposait vivement à l'allongement de la durée du service militaire que le gouvernement voulait porter à 3 ans au lieu de 2. Elle agite la menace de la guerre que les Allemands font peser sur la France et rappelle qu'ils ont conquis une partie de notre territoire (l'Alsace-Lorraine) en 1870 et s'apprêtent à aller plus loin. Sa position, très menaçante, sa grandeur au-dessus du député, insistent sur le danger que représente le pacifisme et la nécessité d'en écraser l'idée. Jaurès sera assassiné le 14 juillet 1914, peu de temps avant la déclaration de la guerre.

Modernisation des uniformes de soldats
Modernisation des uniformes de soldats

L’intérêt majeur des cérémonies du Centenaire, c’est de mettre sous nos yeux l’immense tragédie vécue par les soldats, dans tous ses aspects, afin de leur rendre justice et nous rappeler notre appartenance à un pays, un peuple, qui s’est construit dans des luttes nombreuses et variées, dans la fraternité et la solidarité, autour de valeurs reconnues et partagées.

Nous sommes issus de leur sacrifice et, à l’heure où l’individualisme, l’égocentrisme, le cynisme même, exploités largement par les médias, hélas, se répand dans toutes les couches de la société, espérons que ces souvenirs nous aident à devenir plus lucides et à faire le tri des vraies et fausses valeurs.

Ci-dessous, une carte que l'on peut consulter au Musée lorrain de Nancy, pleine d'intérêt, car elle permet de visualiser simplement et justement la frontière de 1914 qui excluait l'Alsace et la Lorraine de la France. La légende est peu lisible, mais on y voit en jaune les forts destinés à protéger la France de la convoitise allemande. Ils sont situés en grande majorité à l'est.

Le système de défense français face à l'Alsace-Lorraine occupée.
Le système de défense français face à l'Alsace-Lorraine occupée.

Je n’avais, pour ma part, que des connaissances livresques de la Grande Guerre, «morceaux choisis » dans les programmes d’histoire enseignés au lycée, ainsi qu’un grand-oncle, mort à vingt ans et disparu, soldat « inconnu » comme des dizaines de milliers d’autres, dont on parlait peu en famille : cela faisait trop mal. Je revois mon arrière-grand-mère habillée de noir. Dans son grand âge, elle passait des heures, assise, le regard perdu, comme si elle cherchait toujours son fils, dans le néant de contrées qu’elle n’avait pas connues.

C’est pour elle, pour lui et toutes les autres que j’ai voulu entreprendre le voyage, cette année, sur les lieux des batailles et des cimetières, des forêts qui absorbent tout, des champs encore marqués par les stigmates de la guerre. Et bien sûr, pour ceux que la chanson de Craonne, interdite à l'époque, nommait "les sacrifiés".

Je vais vous raconter mon voyage, en plusieurs épisodes. Je n’ai pas tout vu, il aurait fallu beaucoup plus de temps, mais grâce à la carte IGN consacrée aux sites de 14-18, achetée à Nancy, j’ai découvert des lieux célèbres, certes, d’autres plus modestes, qui sans elle, me seraient restés inconnus.

Recherche personnelle de contact avec les traces d’une réalité de cent ans. J’y ai consacré le mois de septembre, venant du sud de la France et visitant quand même à droite à gauche sur le chemin, comme j’aime bien le faire, des sites pittoresques, des musées, des expositions, des friches industrielles, des lieux de tous âges où des hommes célèbres ou anonymes ont vécu.

J’ai beaucoup photographié, souvent dans de mauvaises conditions : beaucoup de monde, des reflets sur les documents sous vitres… J’ai fait de mon mieux. Je vous proposerai aussi des photos d’époque, prises dans les annales familiales, pas toujours de bonne qualité, hélas, mais authentiques.

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Pour commencer, il est bon de se rappeler que, la guerre de 1870 menée par Napoléon III, s’était soldée par un échec cuisant pour la France. L’empereur avait été lui-même fait prisonnier à Sedan et la France dut, par le traité de Francfort (10 mai 1871) céder l’Alsace, sauf la ville de Mulhouse, et une partie de la Lorraine (le nord).

Soucieux de conserver leur culture, les Alsaciens résistaient au pangermanisme, notamment en préservant la langue française. Les Allemands voulaient empêcher toute communication avec les Français en imposant une seule langue, l’allemand, afin d’éviter que l’armée française puisse obtenir des renseignements de la population. C’est dire que l’Alsace-Lorraine peinait à supporter la dictature militaire, résistait et rêvait de rejoindre la France.

Mais, quand la guerre éclate, les populations sont contrôlées plus que jamais, comme l’attestent ces consignes imposées que l’on peut lire au Musée lorrain de Nancy :

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Afin d'éviter toute résistance...

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Dès 1970, pour empêcher les velléités de liberté des Alsaciens-Lorrains, l'armée prussienne, armée d'occupation, était très présente, ainsi que nous le voyons sur cette carte postale du début du XXème siècle. La scène se passait à Metz, sur le champ de Mars. En fait, nos deux provinces avaient subi une véritable colonisation, puisque de nombreuses familles allemandes s'y étaient installées.

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Malheureusement, une fois la guerre déclarée, finie pour longtemps la douce quiétude des villages lorrains ! dont voici un exemple, Manonviller, près de Lunéville, région qui sera le théâtre de durs combats et dont je parlerai lors d'un prochain article.

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Voici les costumes des soldats qui se sont trouvés en présence : Nous sommes frappés de la différence :

  • L’un, l’allemand, est résolument moderne. Il a été pensé pour être discret et efficace.
Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)
  • L’autre, le français, évoque plutôt les guerres napoléoniennes, où les armées se faisaient face, s’avançant l’une vers l’autre au son des tambours. Il est clair que l’armée française des premiers combats appartient au passé. Elle ne s’est pas modernisée et ce qui est grave, c’est que la stratégie militaire non plus. Voila pourquoi les premiers affrontements se sont montrés si meurtriers.
Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Le plan SCHLIEFFEN prévoyait de traverser la Belgique pour attaquer la France par le nord. Les cartes postales suivantes tournent en dérision l’empereur Guillaume II, mais aussi montrent l’optimisme d'abord des Belges, à cent lieues d’imaginer qu’il aurait l’audace de violer leur territoire… puis, celui des Français

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

A Paris, ils sont attendus, semble-t-il !

Néanmoins, ces cartes humoristiques ne doivent pas cacher les nombreuses exactions commises par les Allemands, aussi bien en Belgique qu’en France. Nous avons pu voir à la télévision un village des Ardennes que les Allemands avaient décidé de rayer de la carte : maisons, biens et population.

Les hommes furent attachés et couchés à plat ventre au sol. Face à eux, des mitrailleuses. Le curé voyant cela se précipita et proposa d’échanger sa vie contre celle de ces hommes. L’autorité militaire recula et l‘exécution n’eut pas lieu. Cependant les Allemands avaient fait défiler les femmes devant les hommes immobilisés et menacés d’être fusillés s’ils donnaient signe de vie, afin de leur faire croire à leur mort. Et pour pousser plus loin la cruauté morale, ils leur annoncèrent qu’elles pouvaient rentrer chez elles. Sauf que leurs maisons avaient brûlé !

Les habitants de ce village sont en train d'en faire un film.

Témoigner toujours, par devoir de mémoire, non pour ruminer rancœur et désir de vengeance, non pour imposer aux générations suivantes, innocentes de fait, une injuste culpabilité, mais pour pouvoir pardonner et reconstruire la paix.

Sur les traces des Poilus de 14-18 en Lorraine. (I)

Les Bruxellois n'en crurent pas leurs yeux. Il n'était plus question de caricature. Et pourtant, la guerre ne faisait que commencer !

Ainsi se termine cette première partie.

Exceptés la reproduction de la une du Petit Journal, de la carte et des avis qui proviennent du Musée lorrain de Nancy et des 2 costumes de soldats, tous les autres documents proviennent de ma famille (photographies et cartes postales).

Dans quelques jours, je publierai quelques aspects de la vie des soldats d’après les photographies de l’album de famille.

Puis, je vous emmènerai sur les lieux des combats dans la région de Lunéville, Verdun, Les Eparges, et Vauquois.

A celles et ceux qui m’ont parfois signalé leur difficulté à trouver mon blog sur le Net, je vous signale que j’ai depuis peu un nom de domaine qui permet d'arriver très facilement sur le blog. L’adresse est : www.morvane.fr

Pour me contacter : morvaneblog@hotmail.fr

A bientôt !

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Published by Morvane - dans Histoire
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