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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 02:24

L’artiste crée de la beauté avec les matières, les outils dont il dispose ou qu’il invente, selon l’aller-retour permanent, on dit aujourd’hui l’interaction, de sa main/outil et de la matière.

Que la matière soit inerte ou animée, l’homme cherche toujours à la modeler, la transformer. Son intelligence lui permet d’anticiper un monde plus confortable. Il y a de ce fait en lui, un appétit irrépressible d’invention, de création. Pour ce faire, il n’hésite pas à effectuer le grand détour de la science et de la technologie.

Il y a en lui, un démiurge qui sommeille, quelque chose d’un dieu déchu, jaloux de son ancien pouvoir et qui cherche incessamment à l’égaler. Les mythes et légendes foisonnent de récits fantastiques qui illustrent ce désir. Les Grecs avaient bien cerné l’essence de l’être humain, décrite dans le mythe de Prométhée.

 

Céramique antique représentant le supplice de Prométhée.

Céramique antique représentant le supplice de Prométhée.

Prométhée, osa se révolter, contre les Dieux, pour voler le feu sacré de l’Olympe, invention divine et symbole de la Connaissance, afin de l’offrir aux hommes et leur permettre d’accéder au savoir.

L'Ancien Testament, raconta qu'une certaine Eve avait fait à peu près la même chose...Désobéissance à Dieu pour faire accéder l'humanité au savoir. L'arbre interdit n'étant autre que celui de la Connaissance. Ce geste d'indépendance eut de terribles conséquences pour la gente féminine, comme l'affirme avec vigueur, le philosophe français Michel Onfray.

Zeus condamna Prométhée au supplice suivant : il devrait être enchainé nu à un rocher, et chaque nuit, un aigle viendrait lui dévorer le foie, qui repousserait le jour suivant.

Icare et Dédale, de Piotr Ivanivitch SOKOLOV

Icare et Dédale, de Piotr Ivanivitch SOKOLOV


Le mythe grec évoque également la tentation irrépressible de l’homme de rivaliser avec les Dieux, dans l’espoir de se dépasser, s’élever au-dessus de sa condition.

Le philosophe et scientifique Gaston BACHELARD (1884-1962) a donné le nom de "complexe de Prométhée", à "toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres." 

D’après lui, « le complexe de Prométhée est le complexe d'Œdipe de la vie intellectuelle. »

lcare et son père Dédale ne pouvaient s'enfuir du palais de Minos qui les retenait prisonniers, ni par la terre, ni par la mer. Dédale construisit des ailes avec des plumes et de la cire et recommanda à son fils de ne pas s'approcher du soleil. Icare désobéit, la cire fondit et il tomba dans la mer où il se noya. Le célèbre mythe illustre aussi les dangers qu'il y a à défier l'autorité et le réel.

Ce comportement de dépassement de soi, à des niveaux plus ou moins élaborés, se retrouve chez presque tous les êtres humains et dans tous les domaines.

La Tour de Babel, peinte au XVIIe siècle par Pieter BRUEGEL L'ANCIEN.

La Tour de Babel, peinte au XVIIe siècle par Pieter BRUEGEL L'ANCIEN.

Pour le sujet qui nous intéresse : Chacun se préoccupe du beau, mais seul l’artiste en atteint la perfection.

Et encore...Que de doutes confie-t-il dans le secret des journaux intimes, des lettres. Comment savoir que l’œuvre est achevée ? Quand est-on certain de donner le dernier coup de pinceau ? Le dernier coup de marteau ? Le point final ?...

Ce dépassement lui procure bonheur et angoisse.

Bonheur d’exprimer, de donner vie à ce qu’il a en lui, de communiquer avec autrui.

Angoisse de la solitude, de l’incompréhension.

Qui mieux que le poète Charles Baudelaire pour exprimer sa condition ?

L'Albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Charles BAUDELAIRE. Les Fleurs du Mal.

 

Cependant, il doit vivre.

S’il n’a pas de fortune personnelle, gagner sa vie.

Mais, est-il possible de mener conjointement travail « alimentaire » et travail artistique ?

S’il a du talent et de la chance, la société lui donne les moyens de s’exprimer. A travers sa famille, comme le soutien financier dont Vincent VAN GOGH bénéficia de son frère Théo, par le mécénat des entreprises, et celui des particuliers amateurs d’art, grâce aux Etats qui attribuent des aides, des prix, lui passe des commandes.

Amandier en fleurs, de Vincent Van Gogh. (détail)

Amandier en fleurs, de Vincent Van Gogh. (détail)

Voici ce qu'écrivait Vincent à son frère Théo. Sa correspondante a été publiée chez Grasset, en 1937, sous le titre : Lettres à son frère Théo.

Jusqu'à présent, j'ai dépensé plus pour mes couleurs, toiles, etc., que pour moi. J'ai encore un nouveau verger pour toi, mais au nom de Dieu fais-moi parvenir la couleur sans retard. La saison des vergers en fleurs est si passagère, et tu sais que ces motifs sont de ceux qui égaient tout le monde. Aussitôt que je pourrai payer caisse et affranchissement (le dernier sans doute meilleur marché ici à la petite station, que le résultat Gare de Lyon) je t'expédie les études.
Suis sans le sou pour le moment, comme déjà je te le disais.

Lettres à son frère Théo. p. 165

 

Il se peut qu’il ait du talent, et qu’en tant que créateur, il refuse de se plier à une volonté extérieure qui limiterait sa liberté d’expression, puisqu’il deviendrait dépendant de son protecteur – à plus forte raison si son œuvre se démarque, voire tourne le dos aux normes esthétiques officielles (par exemple, l’interdiction de représenter le visage humain par une autorité religieuse, l’interdiction faite aux femmes de jouer la comédie, etc.).

Incompris de son époque – il devient « artiste maudit » - On connait la suite, s’il n’arrive pas à vendre ses œuvres. Ce fut le cas de Vincent Van GOGH, de MODIGLIANI, et beaucoup d'autres .

Que seraient devenus les amis impressionnistes parmi les plus admirés aujourd’hui, sans l’aide du riche CAILLEBOTTE, peintre lui-même ?

Au cinéma, le thème du film « The Artist » n’est rien moins que le drame vécu par les acteurs du cinéma muet, dès l’invasion du « parlant ». Le grand Buster KEATON, « l’homme qui ne riait jamais », ne put s’adapter au cinéma parlant. Il est mort pauvre et oublié.

Buster Keaton

Buster Keaton

 

L’histoire des Arts et de la Littérature colle aux fluctuations de l’histoire, du progrès, du goût du public qui réclame du nouveau parfois, …ou le contraire : que rien ne change !

Par ailleurs, le goût de la beauté, la création des œuvres font partie de l’Histoire et sont marqués par ses fluctuations.

Il est remarquable de constater que tous les régimes autoritaires, qu’ils soient politiques (de droite et de gauche) ou religieux (intégrismes), briment voire répriment la création artistique, en même temps que la liberté de pensée et d’expression.

Regardez maintenant, comme l’art officiel, sous les dictatures hitlérienne et stalinienne, se ressemble ! Toutes deux ont condamné l’Impressionnisme, le Fauvisme, le Cubisme et autres courants modernes que nous admirons aujourd’hui, qu’ils qualifiaient d’« art bourgeois », « art décadent ».

De même, toute libération, toute reconquête des libertés, va de pair avec une révolution artistique.

L'Ouvrier et la Kolkhozienne (URSS) et Le Guerrier (IIIe Reich)
L'Ouvrier et la Kolkhozienne (URSS) et Le Guerrier (IIIe Reich)

L'Ouvrier et la Kolkhozienne (URSS) et Le Guerrier (IIIe Reich)

Voici deux sculptures qui se ressemblent.

 

Elles sont très réalistes grâce aux détails des corps qui évoquent les sculptures antiques, suggèrent avec force le mouvement, l’élan. Les personnages sont volontaires, décidés. Rien ne semble les arrêter. La verticalité des corps représente la force, la détermination pour un idéal. L’horizontalité des vêtements accentuée par la marche, signifie l’action en cours. La position des jambes est identique. Dans les deux cas, ce qui est donné à admirer, c’est l’héroïsme. Les personnages nous montrent le chemin pour réaliser l’idéal proposé. La différence vient justement de la nature de l’idéal.

 

Le couple qui brandit une faucille et un marteau, symbolise le travail, l’agriculture et l’industrie, les paysans et prolétaires qui ont pris le pouvoir et indiquent la voie à suivre. Cette statue monumentale (25 mètres de hauteur, 80 tonnes) intitulée : « L’Ouvrier et la Kolkhozienne », représenta l’U.R.S.S. de Staline à l’Exposition Internationale de Paris, en 1937. Elle est signée Véra Moukhine (1889-1953). Bel exemple de l’art officiel soviétique, autrement appelé « Réalisme socialiste ». Toute autre forme d’art contemporain fut rejetée, traitée de contre-révolutionnaire. Furent condamnés les Impressionnistes, les Nabis, les Cubistes, les Surréalistes et bien sûr l’Art Abstrait.

 

La seconde sculpture diffère par l’idéal, symbolisé par le glaive. D’autres signes insistent sur la valorisation des civilisations glorieuses du passé, fondatrices du présent : le visage est tourné vers l’arrière comme pour prendre son inspiration du passé, le profil grec du personnage, la coiffure, le drapé de la cape. L’homme est un conquérant. Il incarne le pouvoir, la domination. Il invite à le suivre. Il est le guide, le chef, le führer… Tout aussi essentiel que l’épée, la main droite, ouverte et dressée. Faites-la pivoter de 90°, voilà le salut nazi parfait ! Bel exemple d’art officiel sous le IIIème Reich, qui affiche ici sa croyance dans la supériorité de la race aryenne et sa volonté de conquérir les peuples inférieurs, pour en faire ses esclaves. L’œuvre intitulée « Der Kempfer » : le Guerrier, le Champion, émane du sculpteur Arno BREKER (1900-1991). Les nazis condamnèrent tout autant l’Impressionnisme, le Nabisme, le Cubisme, le Surréalisme et bien entendu l’Art Abstrait, puisque non figuratif. « Art dégénéré », dirent-ils. Je vous laisse imaginer ce qu'ils aurait pensé de la sculpture suivante !

Femme noire. Nicky de Saint-Phalle. Musée d'Art Moderne de Nice.

Femme noire. Nicky de Saint-Phalle. Musée d'Art Moderne de Nice.

Néanmoins, il ne faudrait pas tomber dans le piège qui consiste à lier art et morale, art et idéologie.

On peut désavouer les choix politiques des artistes, en tant que membre du corps social, cela n’enlève rien à leur talent d’artiste, ni à la beauté de leurs œuvres.

Le chef d’orchestre Herbert VON KARAJAN eut, parait-il, des sympathies nazies. Si c’est vrai, il a eu tort, mais un Etat peut tenter de détruire tous ses disques, en représailles, cela n’empêcherait en rien de détruire à jamais le danger de cette idéologie et priverait de joie, pour longtemps encore, tant de mélomanes !

C’est comme si on détruisait la « Pietà » de MICHEL ANGE (Saint-Pierre du Vatican), l’« Assomption de la Vierge » du peintre espagnol LE GRECO, la magnifique cathédrale gothique d’Amiens… sous le prétexte que les tribunaux de l’Inquisition envoyèrent au bucher des milliers de personnes accusées d’hérésie !

Rappelez-vous : le célèbre GOYA eut maille à partir avec l’Inquisition espagnole et dut s’enfuir en France où il mourut. Un comble pour l’auteur du « Tres de mayo » Il était pourtant le peintre officiel de la cour royale en Espagne !

Goya : Le "Tres de Mayo".

Goya : Le "Tres de Mayo".

C'est sur cette réflexion que je vous quitte à présent; mais...ce n'est pas fini !

Merci de votre attention. N'hésitez pas à me faire part de vos propres réflexions.

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Published by morvane - dans Art
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