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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 18:15

 

Assurément, faire revivre le passé, à travers la fiction du roman, en associant le respect de l’HISTOIRE et le bonheur de l’IMAGINATION n’est, certes, pas donné à tout le monde ! En effet, il faut s’inscrire  dans une ligne de fidélité aux événements et à leurs acteurs célèbres -  fidélité aux mœurs et aux cultures -  tout en offrant aux lecteurs que nous sommes, à la fois le privilège jubilatoire de vivre en quelque sorte « d’autres vies » avec, en plus, le plaisir de  nous immerger dans une langue éblouissante…  

 

Le XXème siècle a vu l’émergence d’un roman historique renouvelé, qui ne soit plus seulement dû à l’imagination délirante et incontrôlée des auteurs du XIXème, mais ancré dans une connaissance bien meilleure des faits grâce notamment aux progrès de sciences humaines comme la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, etc. secondées par d’impressionnants progrès techniques.

Cela a, bien entendu, modifié les attentes des lecteurs d’aujourd’hui, qui veulent le rêve, donc la fiction, mais refusent de sacrifier à la sacro-sainte vraisemblance. Les auteurs sont donc de plus en plus « sous surveillance », ce qui les oblige à travailler davantage, pour notre grand plaisir. Mais, après tout, n’est-ce pas ce qu’ils cherchent ?

 

Parmi ces grands auteurs de romans historiques, je citerai l’incontournable Robert MERLE, notamment avec « Fortune de France », qui nous fait traverser les guerres de religion, fréquenter l’université de Montpellier au XVIème siècle, côtoyer Henri IV, à travers les fils cadets d’un petit noble du sud-ouest, obligés de conquérir par eux-mêmes leur place dans la France de l’époque. Ou encore, plus près de nous, « La Mort est mon métier » où l’auteur s’inspirant des mémoires de Rudolf HOESS, commandant du camp d’Auschwitz, démonte le processus qui veut qu’un homme intelligent mais sans conscience, on dirait aujourd’hui sans empathie, puisse, après avoir adhéré à une idéologie ou un chef, devenir un monstre, par devoir et par fidélité.

Je citerai également Claude MICHELET : « Les Promesses du ciel et de la terre » , Michel PEYRAMAURE : « L’Orange de Noël ». Entre autres œuvres.

Plus près de nous, Marc DUGAIN que j’apprécie particulièrement. Il s’est rendu célèbre par « La Chambre des officiers », dont vous avez sans doute vu le film, mais aussi « La Malédiction d’Edgar », « L’Avenue des géants », etc. Et « L’Insomnie des étoiles » que je viens de lire.

L'Insomnie des étoiles, un roman historique de Marc DUGAIN

 

Ce n’est pas mon roman préféré, néanmoins, je l’ai lu avec un intérêt grandissant, car il met en scène une période peu connue de la défaite de l’Allemagne nazie, consommée sur le front ouest, alors que les combats continuent sur le front est. Il est vrai que ceux qui avaient tant souffert du nazisme (rationnements, par conséquent faim, Service du Travail Obligatoire en Allemagne, arrestations, tortures par la Gestapo, déportations, condamnations à mort, destruction des biens, etc.), n’étaient pas enclins à la pitié pour leurs voisins d’outre-Rhin. L’auteur choisit une région du sud de l’Allemagne, en 1945, investie par une compagnie de militaires français. A ce moment, les Alliés foncent vers Berlin. La victoire ne fait plus aucun doute.

Les premiers chapitres sont consacrée à Maria, une jeune fille qui vit seule, dans une ferme, dans des conditions très dures : pas grand-chose à manger (deux pommes de terre et un oignon par jour) et l’hiver rude approche. Son père a été mobilisé tardivement pour être envoyé sur le front russe – on sait qu’à la fin de la guerre Hitler recrutaient tous les hommes possibles, et même les adolescents - lui écrit des lettres, mais elle perd ses lunettes et ne peut plus lire.

 

 

Parfois elle se relevait la nuit et, à la lueur d'une lampe à huile, elle s'acharnait à lire ce qui se refusait à elle. Elle était alors tentée de pleurer d'impuissance. Mais une phrase de son père lui revenait immédiatement à l'esprit: "Les pleurs sont l'incontinence des faibles", et ces paroles la dissuadaient de céder à l'abattement.

L'Insomnie des étoiles. p. 14 (Folio)

 

Un jour, deux hommes viennent faire l’inventaire du mobilier de la ferme. Des policiers, pense-t-elle. Ils reviennent de nuit inspecter la maison en se réjouissant déjà du butin. En réalité, le chef veut la violer. Maria avait eu le temps de se cacher dans le grenier d’une grange. Le chef des « pillards de l’arrière » menace de mettre le feu si elle ne se montre pas. Le plus jeune, qu’elle avait remarqué à cause de ses traits fins, la découvre mais lui fait signe de se taire. Le lendemain, toute une équipe vient vider la ferme. De sa cachette, elle voit son « sauveur » de la veille violer un jeune manutentionnaire avant de lui tirer une balle dans la tête. Une fois partis, elle ne peut enterrer la victime car il n’y a plus aucun outil. Elle tente alors de brûler le cadavre. L’hiver passe. Elle survit dans l’espoir que son père va revenir, quoiqu’elle ait été troublée par leurs adieux, surtout son dernier regard.

Ce regard était une énigme. Mais plus terrifiant encore, ce regard semblait dire qu’il espérait ne jamais revenir. Elle ne parvenait pas à oublier la froideur de leurs adieux, comme s’il était déjà dans l’au-delà.

L'Insomnie des étoiles

 

Au printemps, des soldats français la trouvent à bout de force. Le capitaine LUYRE lui demande des explications au sujet des os calcinés qu’ils ont trouvés. Elle s’explique et le capitaine intrigué décide de l’emmener et la fait installer à la caserne où ils résident. La 2e partie est centrée sur le capitaine LUYRE, son enquête et ses découvertes.

L’homme, ancien astronome, peine à comprendre le bienfondé de sa mission, à l’heure où les combats menés par les Alliés font rage pour achever la conquête de l’Allemagne et limiter au maximum l’avance des troupes de Staline. Désabusé, ayant perdu toute illusion sur la nature humaine, la rencontre de la mystérieuse jeune fille lui permet de donner un sens à la présence de la garnison française qu’il commande. Curieusement, il oublie de mener l’enquête sur le cadavre calciné et se concentre sur l’identité de Maria et sa famille. La découverte des lettres du père de la jeune fille, le convainc de poursuivre son enquête auprès des notables de la ville. Tous lui avouent avoir été membres du parti nazi. Le maire, le curé, le médecin…

Rien que de très banal. A l’époque, si certains Allemands ont adhéré au nazisme par conviction (Revanche après l’humiliation de 1918, rêve de la « « Grande Allemagne »…), d’autres l’ont fait par opportunisme (En tirer profit), d’autres encore par reconnaissance (Le parti leur avait donné du travail), beaucoup par peur des représailles. On sait que le cinéaste Fritz LANG fut pressenti par le ministre de la Propagande Joseph GOEBBELS pour prendre la tête du département cinéma. LANG qui avait déjà tourné des films où il annonçait le danger national-socialiste de façon allégorique (« Le Testament du Dr. Mabuse », « M. le maudit »), refusa poliment et quitta l’Allemagne peu après pour Paris, puis les Etats-Unis en 1934.

M le Maudit de Fritz Lang.

M le Maudit de Fritz Lang.

LUYRE mène l’enquête opiniâtrement parmi les notables de la ville le maire, qui répugne à décrocher et détruire le portrait d’HITLER, le curé, le médecin HALFINGER, directeur de l’hôpital psychiatrique… Sa tâche n’est pas facile, car il est confronté à la loi du silence. Intrigué par un indice apparemment dérisoire : des arbres fruitiers ont été plantés au nord et sous cette latitude, il est impossible qu’ils supportent l’hiver.

Cette absurde plantation et la présence de la Maison de convalescence totalement vide, amèneront peu à peu le capitaine à comprendre un des grands crimes du IIIe Reich : l’élimination des handicapés, des malades mentaux, commis au nom de l’eugénisme vis-à-vis du peuple allemand, théorie chère aux nazis et qui fut utilisée avec la barbarie et le mépris humain dont ils étaient capables, non seulement contre ceux qui n’entraient pas dans les critères de la race aryenne pure, mais aussi contre les opposants, contre tous ceux qui revendiquaient le droit à la critique, autrement dit à la liberté de pensée et d’expression. Il sait alors que la mère de Maria, personne fragile, artiste et fantasque, cultivée, fut hypocritement envoyée en maison de repos à la demande secrète de son propre mari. Il était rongé d'inquiétude, parce qu’elle critiquait ouvertement le IIIème Reich et accusait le peuple allemand d’hystérie. La malheureuse fut victime de cette « épuration ».

Quand Hitler eut besoin de plus de lits pour les blessés, il fallut convaincre le corps médical de « mettre fin à la chaîne du malheur », en donnant « la mort par faveur », autrement dit l’euthanasie.

Ce roman n’a pas connu le même succès que les précédents. Mais tous ont apprécié le voile que Marc Dugain a soulevé sur des pratiques criminelles qui sont généralement éclipsées par les gigantesques entreprises de mises à mort qu’ont été les camps de la mort. La disparition organisée des handicapés, des malades mentaux, des homosexuels, des tziganes et même des opposants allemands au régime nazi très tôt mis au silence, sont relativement peu nombreux si l’on compare avec les millions de déportés et de morts au combat. Raison de plus pour lire ce roman si l’on aime la littérature et/ou se renseigner sur cette époque.

 

 

Les étoiles, la nuit.

Les étoiles, la nuit.

 

Reste une dernière énigme. Au lecteur de la trouver ! Beaucoup avouent ne pas avoir saisi le sens du titre du roman. L’insomnie des étoiles... Pour ma part, et par goût pour dénicher les significations cachées, je propose cette hypothèse personnelle : 

D’abord, ne pas oublier que le capitaine LUYRE était astronome dans la vie. Son travail consistait à classer les astres et en décrire les phénomènes. Il mène l’enquête avec le même regard objectif.

Ensuite, on peut s’interroger sur le sens symbolique des étoiles.

- Les étoiles peuvent désigner les élites allemandes qui se sont autoproclamées supérieures et ont tenté d’imposer leurs vues et leur contrôle absolu sur le monde, par le feu et le sang.

- L’insomnie, c’est pourquoi pas ? l’incompréhension des classes populaires allemandes au lendemain de la défaite, consternées de voir les « ennemis inférieurs » d’hier, s'installer en vainqueurs chez eux.

- L’insomnie, c’est aussi les chefs, les responsables qui ne pourront jamais plus dormir du sommeil du juste. Vraisemblablement le début de la culpabilité pour toute une nation. On sait que parmi la génération suivante, celle née après la guerre, certains jeunes ont refusé d’avoir des enfants, honteux de leurs parents et angoissés à l’idée qu’ils puissent engendrer à leur tour de futurs monstres.

- Si l’on considère les étoiles en tant qu’astres, elles porteront à jamais les stigmates des horreurs humaines dont elles ont été témoins. Elles ont perdu l’innocence, en quelque sorte, elles aussi.

La myopie de la jeune allemande, accentuée par la perte de ses lunettes, suggère assez facilement l’aveuglement du peuple allemand. Mais le débat est ouvert. Exprimez-vous !

Ce roman est paru chez Gallimard, en 2010.

L'Insomnie des étoiles, un roman historique de Marc DUGAIN

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Published by morvane - dans Littérature
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