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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 20:49
La manifestation, peinture de Jules ADLER.

La manifestation, peinture de Jules ADLER.

Il m’est arrivé plusieurs fois d’acheter des livres sur des lieux historiques. On trouve en effet dans les librairies des Musées des documents que l’on ne trouve pas ailleurs ou du moins, sauf à faire une recherche précise, on ne va pas directement vers eux, chez les libraires, un peu étourdi parfois par le nombre de livres à découvrir sur d’infinis sujets. C’est ainsi que j’ai acheté et lu bien entendu à côté de livres d’historiens, certains romans où les auteurs avaient éprouvé le désir de faire vivre de vrais événements en donnant à des figures inconnues des visages, des caractères, des vies en somme. Comment sans eux, sans leur talent, sans leur imagination respectueuse de la vérité historique, rencontrer et comprendre par-delà les siècles, les événements du passé, les hommes qui les ont vécus, les sociétés qui ont vécu puis disparu ?

Il m’est arrivé que l’on me conseille tel livre d’historien ou de témoin, par exemple un ouvrage écrit par un soldat, me décourageant de choisir l’ouvrage du romancier, sous le prétexte que ce n’est pas « vrai ». C’est oublier que l’historien permet d’analyser, le romancier permet d’imaginer, ressentir, vivre et partager. Loin d’être incompatibles, ces deux approches sont tout à fait complémentaires.

 

J’en viens donc à Emile ZOLA et l’un de ses chefs-d’œuvre : GERMINAL.

Première partie :

D’abord, je rappelle le sujet du roman que j’illustre d’extraits choisis en fonction du réalisme recherché par l’auteur, de la beauté de l’expression et des émotions éprouvées tant sensibles qu’esthétiques, et aussi de la vision personnelle et du style qui le caractérise. Peut-être serez-vous étonné de ne pas trouver ici de photographies du film de Claude Berry car elles sont impossibles à employer. Néanmoins, celles que j’ai sélectionnées dans l’édition du Cercle du Livre Précieux, me semblent mieux convenir car elles sont d’époque.

Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.
Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.

Mineurs au temps d'Emile Zola. L'étayage était un problème pour les mineurs, car ils devaient étayer eux-mêmes les galeries, or ils étaient payés à la quantité de charbon extrait. Ils mettaient de fait leur vie en danger. On appelait "cribleuses" les femmes qui passaient au crible le charbon, c'est-à-dire le triaient.

Etienne LANTIER, chômeur, arrive dans le nord de la France, à dix km de Marchiennes où il réussit à se faire embaucher par la Compagnie qui exploite les mines de Montsou. Il loge chez les Maheu, mineurs, et apprend leur dur métier. Il est frappé par les conditions misérables de leur vie et, idéaliste, rêve d’améliorer le sort des mineurs.

« C’était Maheu qui souffrait le plus. En haut la température montait jusqu’à trente-cinq degrés, l’air ne circulait pas, l’étouffement à la longue devenait mortel. Il avait dû, pour voir clair, fixer sa lampe à un clou, près de sa tête ; et cette lampe, qui chauffait son crâne, achevait de lui brûler le sang. Mais son supplice s’aggravait surtout de l’humidité. La roche, au-dessus de lui, à quelques centimètres de son visage, ruisselait d’eau, de grosses gouttes continues et rapides, tombant sur une sorte de rythme entêté, toujours à la même place. Il avait beau tordre le cou, renverser la nuque : elles battaient sa face, s’écrasaient, claquaient sans relâche. Au bout d’un quart d’heure, il était trempé, couvert de sueur lui-même, fumant d’une chaude buée de lessive. » p.50.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

Mineurs et leurs outils.
Mineurs et leurs outils.

Mineurs et leurs outils.

La journée terminée, les hommes se retrouvaient souvent à l’estaminet, chez RASSENEUR, où ils buvaient des chopes tout en parlant. Etienne, séduit par les idées de MARX, s’enthousiasmait pour l’Association internationale des travailleurs qui venait de se créer à Londres. Il imaginait les travailleurs de tous les pays s’unissant pour imposer aux patrons la justice sociale. SOUVARINE, lui, adepte des idées anarchistes du célèbre BAKOUNINE, lui rétorquait qu’il fallait mettre le feu et raser tout ce monde pourri. Peut-être en renaîtra-t-il un meilleur.

A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE

Etienne LANTIER finit par convaincre les mineurs de faire la grève. La Compagnie n’est pas inquiète : elle sait bien qu’elle peut compter sur la faim pour l’emporter. Un jour, la foule affamée échappe au contrôle d’Etienne et déferle, ivre de faim, de violence et de haine vers les mines où elle détruit les installations avant de se précipiter à la direction pour réclamer du pain. Cette dernière demande l’intervention des soldats qui occupent les puits pour les protéger et permettre à des ouvriers belges de remplacer les grévistes. Après des échauffourées, les soldats tirent et font de nombreux morts.

 

« Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer l’énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers. (…) Déjà sa petite troupe grondait d’impatience, on ne pouvait fuir devants ces misérables en sabots. Les soixante, acculés au mur, le fusil chargé, firent de nouveau face à la bande.
Il y eu d’abord un recul, un profond silence. Les grévistes restaient dans l’étonnement de ce coup de force. Puis, un cri monta, exigeant les prisonniers, réclamant leu liberté immédiate. Des voix disaient qu’on les égorgeait là-dedans. Et, sans s’être concertés, emportés d’un même élan, d’un même besoin de revanche, tous coururent au tas de briques voisins, à ces briques dont le terrain marneux fournissait l’argile, et qui étaient cuites sur place. Les enfants les charriaient une à une, des femmes en emplissaient leurs jupes. Bientôt, chacun eut à ses pieds des munitions, la bataille à coups de pierre commença. » p.335.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE
A propos de GERMINAL : Emile ZOLA, L’HOMME QUI VOULAIT EXPLIQUER LA NATURE HUMAINE

Vaincus, les mineurs doivent reprendre le travail. Etienne dont Catherine n’a pas voulu, n’a plus de raison de rester à Montsou. Il s’en va.

 

Deuxième partie :

GERMINAL est un ROMAN qui fait partie de l’histoire d’une famille IMAGINAIRE : les ROUGON-MAQUART. Parmi tous les gens qui écrivent, même vivent de leur plume, il y a des philosophes, des journalistes, des historiens, des scientifiques, des professeurs, des documentaristes, des chefs cuisiniers, etc. Sans oublier les poètes et les écrivains, bien sûr. Tous écrivent. On peut même dire qu’ils ne leur est pas interdit d’avoir des sujets communs. Tel naturaliste peut écrire sur la nécessité de protéger les requins tueurs, quand tel journaliste publiera un article pour défendre les pêcheurs et leurs familles, confrontés à ce danger. Ils n’écriront pas la même chose, ni dans le même style. Et si chacun s’exprime bien, leur but n’aura rien à voir avec la littérature, car ils essaieront avant tout de convaincre, non d’exprimer leurs états d’âme, leur vision de la vie, leur sensibilité, leur personnalité. Même si chacun peut laisser transpirer des traces personnelles dans ce qu’il écrit.

Portrait d'Emile ZOLA par Edouard MANET. 1868. Musée d'Orsay, Paris.

Portrait d'Emile ZOLA par Edouard MANET. 1868. Musée d'Orsay, Paris.

Totalement inverse est la démarche de l’ECRIVAIN.

Un écrivain, comme un artiste, c’est quelqu’un qui rêve, qui imagine facilement des choses à inventer. Face à un événement, y compris anodin, il imagine l’avant et l’après, il crée une personnalité aux participants, il se demande ce qu’il pourrait écrire avec ce modeste fait divers. Tous les faits divers pourraient être à l’origine de grands romans. Il suffit d’avoir de l’imagination pour construire une fiction, élaborer des personnages crédibles, attachants ou haïssables… et de connaître l’art d’écrire pour faire éprouver au lecteur des émotions.

Un écrivain, c’est aussi un être de chair et de sang, qui a besoin de communiquer ses émotions, de les partager, d’être apprécié et aimé. Il a aussi un « ego » parfois surdimensionné qui peut le rendre détestable. Il peut aussi être en contradiction avec ses idées, comme par exemple se faire le défenseur des pauvres et vivre comme un milliardaire. L’œuvre des grands génies littéraires et artistiques est rarement en accord avec leur vie personnelle. Jean-Jacques ROUSSEAU, philosophe des Lumières et auteur de L’Emile, traité de l’éducation, abandonna pourtant ses enfants. Il est vrai qu’il n’avait pas de quoi les élever, et qu’à l’époque, les enfants étaient une gêne et les parents les faisaient élever par des nourrices à la campagne jusque vers l’âge de dix ans.

(Voir l’excellente étude d’Elisabeth BADINTER, spécialiste du Siècle des Lumières : « L’amour en plus », une étude sur l’amour maternel qui démolit bien des idées reçues). En cela, Rousseau n’a pas été le seul, peu de gens ont vécu et vivent en accord avec leurs idées. Entre la personne humaine et son œuvre, il n’y a pas grand-chose de commun. Les confondre mène généralement à de grandes déceptions.

Intérieurs ouvriers.
Intérieurs ouvriers.

Intérieurs ouvriers.

Un écrivain est aussi un être qui pense, un citoyen qui a des convictions, peut-être une philosophie de vie. Il est marqué par son passé, son éducation, sa famille, le monde dans lequel il vit. Certains éprouvent le besoin de prendre des positions politiques, sociales. C’est le cas des écrivains « engagés ».

Au XVIIème siècle, MOLIÈRE a dénoncé l’hypocrisie des dévots. Cela lui a valu de perdre la protection de Louis XIV qui tout « Roi Soleil » qu’il était, ne pouvait s’opposer à l’Eglise !

Emile Zola, en humaniste, n’a pas accepté le sort réservé au peuple, dont la vie était d’autant plus dure que, lors de la Révolution industrielle débutante, les progrès techniques ne permettent pas encore une production de masse dégageant suffisamment de profits pour à la fois enrichir les industriels (ils n’investissaient pas par philanthropie) et permettre des salaires décents. Cela ne justifie cependant pas l’exploitation inhumaine des peuples, mais il est vrai qu’il a fallu augmenter la production grâce au progrès technique pour que les industriels fassent de leurs ouvriers des consommateurs. Je pourrais revenir sur ce sujet. Cf. historiens et économistes compétents.

Par souci de réalisme, Zola est vraiment descendu dans une mine, mais à partir de là, il a inventé, brodé selon ses idées, sa vision personnelle. Il a lu les grands idéologues de l’époque comme MARX et BAKOUNINE dont il a illustré l’affrontement par le personnage d’Etienne, séduit par le communisme, et Souvarine, l’anarchiste. Il faut quand même dire que le travail dans les mines au XIXème siècle, n’a pas grand-chose à voir avec le siècle suivant. Le Centre Historique Minier de Leuwarde offre de nombreux témoignages sur les conditions de vie et de travail, l’instruction, les loisirs, les colonies de vacances dont ont bénéficié les mineurs du XXème siècle et leurs familles, que je ne peux développer cette fois.

 

Si les personnages sont inventés, ils ont de la consistance, ils sont vraisemblables, car un bon écrivain doit être un bon observateur. Même dans la caricature, il doit y avoir du vrai !

Dernier point. Il touche à la LITTÉRATURE. Est littéraire toute langue, toute œuvre, tout texte qui a pour but de restituer un message dans une belle langue, la plus belle, la plus expressive, la plus imagée, la plus riche, tant par son style, son rythme, sa musique, ses images, sa force émotionnelle. Est littéraire tout texte qui est capable de se détacher de tout contenu pour être lui-même son propre objet. Il y a quelque chose de gratuit dans la Littérature, car on peut vivre sans elle. Mais, elle magnifie la vie. Elle est le luxe de l’esprit.

ZOLA n’est pas mon écrivain préféré, cependant, c’est une hérésie de parler de « documentaire littéraire » pour GERMINAL. Certes, les journalistes cultivent parfois l’expression qui frappe, qui va inciter à lire et ont recours à du travail sur le style, tout comme les publicitaires d’ailleurs, néanmoins, leur but est intéressé (vendre), tandis que l’écrivain, le poète, l’artiste, nous offrent les clés d’univers de plaisirs raffinés, d’intelligence et d’émotions qu’il souhaite partager avec nous. On ne peut qu’admirer les tableaux vivants qu’il trace de la mine, du travail, du peuple qui souffre, qui tente de s’en sortir sans trop savoir comment, illettré comme il est, n’ayant comme seules réponses à l’injustice sociale dont il est victime, que la résignation et la violence. Magnifique tableau de la manifestation (Vème partie), de l’incompréhension absolue entre les Bourgeois et les Ouvriers, qui sont subtilement pensés et décrits, d’où l’aspect « vrai » du roman. La mise en scène de la peur des Bourgeois et du déchaînement incontrôlable du Peuple, l’impuissance à ce stade des gens qui pensent, intellectuels ou pas, n’est pas sans rappeler les violences meurtrières de la Saint-Barthélemy, de la Révolution française et de toutes les autres, partout dans le monde. Mais Zola ne décrit pas un monde manichéiste où les bourgeois sont les méchants et les ouvriers les gentils. Il y a des nuances de part et d’autre comme je l’évoquerai plus loin.

On peut cependant comprendre que les mineurs aient des reproches à faire à notre écrivain. Aujourd’hui aussi, les ouvriers ont une certaine suspicion vis-à-vis des intellectuels qui ne voient parfois que l’aspect qui les frappe et qui n’est pas toujours représentatif de ce qu’ils sont vraiment. Il ne faut pas oublier que Zola parle pour son époque. Ce qu’on peut lire chez lui, c’est que l’amour et le sexe sont plus « libres » chez le peuple et plus encadrés, contraints et hypocrites chez les bourgeois qui doivent « sauvegarder les apparences ». A ce titre, M. HENNEBEAU, patron de la mine, blessé de l’infidélité de sa femme qu’il aime, retranché chez lui pendant la manifestation, observe le peuple qui l’injurie à cause de ses appointements, en réclamant du pain.

« - Imbéciles ! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux ? » Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas. Il leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour avoir comme eux, le cuir dur, l’accouplement facile et sans regret. (…)
« Du pain ! Est-ce que cela suffit, imbéciles ?
Il mangeait lui, il n’en râlait pas moins de souffrance. Son ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge en un hoquet de mort. Tout n’allait pas pour le mieux parce qu’on avait du pain. Quel était l’idiot qui mettait le bonheur du monde dans le partage de la richesse ? Ces songe-creux de révolutionnaires pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils n’ajouteraient pas une joie à l’humanité, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant à chacun sa tartine. Même ils élargiraient le malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu’aux chiens de désespoir, lorsqu’ils les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance inassouvie des passions. » Cinquième partie, V.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

Enfin, Zola met dans ce roman sa vision de la vie, son admiration pour le déferlement des instincts de vie à travers sa traduction de l’érotisme qui est l’aboutissement de « l’obstiné besoin de vivre ». Roman social, certes, mais pas que cela. Ce serait une erreur de réduire l’intention de Zola à une simple description de la vie misérable des mineurs sous le Second Empire, même si cela a demandé beaucoup de travail à l’écrivain et d’adhésion personnelle à leur révolte, pas davantage à une simple mise en scène de ses fantasmes. Il y a chez lui une vision épique dans les mouvements de masse, l’exagération (la jeune hercheuses de quinze ans qui montre à Etienne comment remettre une berline – de sept cents kilogrammes – sur les rails par exemple) qui ne relèvent pas de simples descriptions, mais donnent une vision infernale accentuée par le fait que les mineurs travaillent en profondeur et à la force humaine. Il n’idéalise pas cependant ni la foule des ouvriers capables de cruauté, ni les privilégiés capables de courage et de compassion. Il faut enfin s’interroger sur le titre qui transfigure le présent. Germinal, septième mois du calendrier républicain (du 21/22 mars au 18/19 avril), désigne le printemps, la reprise de la vie. Ainsi, symboliquement, le monde ouvrier de la mine porte en lui les germes d’un monde meilleur à venir. Le printemps de la nature devient le printemps de l’humanité.

Je relève page 122 cette courte et magnifique description du travail que seul un poète peut ainsi traduire. Imaginons un contremaître décrivant la même scène. Il nommerait les pièces de la machine par leur nom technique et tant mieux ! Il est dans la réalité du travail, nous sommes dans un rêve enchantés par ces câbles qui se transforment en une aile noire et muette d’oiseau nocturne. La mine qui fait tellement souffrir les corps, qui les écrase, voilà qu’elle devient poésie pure.

« Mais la machine, dont les gros membres d’acier, étoilés de cuivre, luisait là-haut, dans l’ombre, ne le préoccupait plus, ni les câbles qui filaient d’une aile noire et muette d’oiseau nocturne, ni les cages émergeant et plongeant sans cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres criés, des berlines ébranlant les dalles de fonte. » P.122.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

J’espère avoir réussi à apporter mes modestes lumières pour conjurer les doutes dans lesquels on glisse sitôt que l’on aborde la fiction et son rapport à la réalité. Je ne saurais vous quitter, chers lecteurs et lectrices, sans vous inviter à lire les dernières lignes du roman où Zola nous livre avec un merveilleux lyrisme, sa vision de la vie « naturaliste » de la vie qui renaît toujours, de l’espoir qui ne demande qu’à fleurir sur les plus grandes peines.

Sacré Zola ! Il a réussi le double enchantement : nous faire partager la vie des autres et réfléchir sur l’homme, la société tout en nous transportant dans une sublimation du monde en devenir. En ce sens, il mérite le respect du monde réel.

Merci de votre attention.

Morvane.

« Il marchait toujours rêvassant ; (…) et quand il jetait les yeux autour de lui, il reconnaissait les coins du pays. Justement à la Fourche-aux-Bœufs, il se souvint qu’il avait pris là le commandement de la bande, le matin du saccage des fosses. Aujourd’hui, le travail de brute, mortel, mal payé, recommençait. Sous la terre, là-bas, à sept cents mètres, il lui semblait entendre des coups sourds, réguliers, continus : c’étaient les camarades qu’il venait de voir descendre les camarades noirs, qui tapaient, dans leur rage silencieuse. Sans doute ils étaient vaincus, ils y avaient laissé de l’argent et des morts ; mais Paris n’oublierait pas les coups de feu du Voreux, le sang de l’Empire lui aussi coulerait par cette blessure inguérissable ; et si la crise industrielle tirait à sa fin, si les usines rouvraient une à une, l’état de guerre n’en restait pas moins déclaré, sans que la paix fut désormais possible. Les charbonniers s’étaient comptés, ils avaient essayé leur force, secoué de leur cri de justice les ouvriers de la France entière. » (…)
Sous ses pieds, « Les camarades étaient tous là, il les entendait le suivre à chaque enjambée. N’était-ce pas la Maheude, sous cette pièce de betteraves, l’échine cassée, dont le souffle montait si rauque, accompagné par le vent du ventilateur ? A gauche, à droite, plus loin, il croyait en reconnaître d’autres, sous les blés, les haies vives, les jeunes arbres. Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser ? Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. » p. 405. FIN.

Les Rougon-Macquart : Germinal. Cercle du Livre Précieux.

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30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 10:11

La fosse DELLOYE  aujourd'hui Centre Historique Minier de Lewarde

 

Du passé surgissent les derniers vestiges que l’on récupère, soigne et protège, après l’avoir tant fustigé, comme s’il fallait à tout prix se faire pardonner nos mémoires oublieuses. Eh ! Oui, il est toujours joli le temps passé, justement une fois qu’il est passé. En effet, le présent est presque toujours sombre à nos yeux myopes d’humains. Nous nous y déplaçons avec l’angoisse de tomber dans d’invisibles chausse-trapes. Tout nous est piège. Aussi, à force de nous méfier de tout ce qui est nouveau, nous nous accrochons aux images déformées du passé et rejetons ce que le présent porte d’espoirs bredouillants. Comme nous sommes trop paresseux pour nous instruire, nous faisons des raccourcis très hasardeux dans le temps et dans l’espace et nous pataugeons dans des tas de préjugés qui nous semblent des vérités immuables.

Aujourd’hui, nous allons renifler, émus, la larme à l’œil et l’admiration généreuse, les derniers vestiges de cette formidable Révolution industrielle commencée au XIXe avec l’extraction du charbon comme énergie. Après l’avoir fortement critiquée sous la houlette d’écrivains qui l’illustrèrent « à leur façon », plus écrivains qu’historiens et économistes d’ailleurs – les vrais mineurs ne s’y sont pas trompés qui ont écrit leurs propres témoignages. Tous ne se sont pas reconnus dans Germinal, car il y a beaucoup de Zola dans Germinal et le monde des mineurs n'est pas resté figé au XIXème siècle. – après l’avoir fortement critiqué donc, voilà que nous sommes pressés d’idéaliser un travail néanmoins épuisant.

Alors je me demande si nous verserons aussi une larme quand il n’y aura plus aucune centrale nucléaire et plus encore quand il n’y aura plus un homme « naturel » avec ses propres bras et jambes, son propre corps, son véritable âge, son vrai cerveau qui pense et réfléchit et cherche toujours la vérité des choses ?

Vous avez compris, je suis allée visiter le CENTRE HISTORIQUE MINIER de LEWARDE. Département du Nord.

La mine, ses deux chevalements et la belle verrière qui présente d'anciennes et imposantes machines et des expositions

 

Puissantes et terrifiantes elles ont été dans leur activité, puissantes elles demeurent, dans leur immobilité inoffensive. Elles s’étalent sous les yeux des visiteurs qui les photographient, en silence, celui-ci pour se souvenir du grand-père qui est descendu dans cette fosse, celui-là qui a appris à l’école l’histoire du charbon, des coups de grisou et de la dure vie des hommes, des femmes, même des enfants ! Et même des chevaux !

Aujourd’hui, elles ont presque toutes disparu des paysages du nord de la France. Heureusement, les hommes ont réagi à l’oubli annoncé. On a rassemblé les traces, les souvenirs, on a sauvé ce qui pouvait l’être encore, on restaure sans cesse pour ne pas oublier la grande aventure technologique et humaine de l’extraction du charbon. La mise en scène est parfaite. L’illusion est au rendez-vous.

Suivez-moi !

Auparavant, un petit tour sur le site du C.H.M. pour vous donner quelques renseignements pratiques :

L’adresse : Fosse DELLOYE – rue d’ERCHIN- 59287 LEWARDE. (Nord)

Le site : www.chm-lewarde.com

Quelques renseignements :

  • Classé au titre des Monuments historiques depuis 2009.
  • Inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO.
  • Le plus important musée de la mine en France et l’un des premiers en Europe.
  • 150 000 visiteurs environ par an.

Des expositions dont actuellement, jusqu’au 28 mai 2017 :

« Germinal est-il une fiction ou un documentaire littéraire ? »

Je regrette de ne pas l’avoir vue, car justement, je me proposais de faire une rencontre croisée entre l’œuvre de ZOLA et la réalité que j’ai photographiée à l’automne dernier. Ce sera l’objet de l’article suivant.

 

Quand nous arrivons sur le site du Musée, une fois pris nos billets d’entrée, nous découvrons une immense cour rouge parsemée de quelques flaques d’eau – c’est l’automne- et de quelques locomotives. La cour est flanquée de part et d’autre de bâtiments en briques rouges, et nous sommes invités à rejoindre celui de gauche qui correspond au musée minier proprement dit.

Ce qui m’a frappé lorsque j’ai commencé la visite du centre, c’est le thème de la première salle : Les écrivains de la Mine, parmi lesquels une large place a été réservée à Emile ZOLA et son fameux roman GERMINAL. Les sentiments des mineurs sont un peu mitigés pour ZOLA. D’un côté, ils lui sont reconnaissants de s’être intéressé à eux, leur dur travail, leur utilité sociale, leur vie… et de l’autre ils n’adhèrent pas à la vision qu’il a donnée d’eux. Trop misérabiliste. Non ! Les mineurs ne vivaient pas comme cela, etc. De ce fait, il a poussé sans le savoir, de vrais mineurs à raconter eux-mêmes leur vie, certains allant plus loin dans la revendication de leur identité, en choisissant précisément d’écrire en patois ! Comme Jules MOUSSERON témoigne en « rouchi », mélange de patois du bassin minier et de Picardie.

Le bureau du Directeur, le garage à vélos et la fameuse salle des Pendus
Le bureau du Directeur, le garage à vélos et la fameuse salle des Pendus
Le bureau du Directeur, le garage à vélos et la fameuse salle des Pendus

Le bureau du Directeur, le garage à vélos et la fameuse salle des Pendus

Les visiteurs sont ensuite invités à se munir de casques et empruntent une passerelle d’où ils peuvent admirer les bâtiments de la fosse DELLOYE de la Compagnie des mines d’ANICHE. A leur gauche, la passerelle de mise à stock, puis l’entrée de la mine.

 

L'entrée de la visite et la passerelle de mise à stock
L'entrée de la visite et la passerelle de mise à stock

L'entrée de la visite et la passerelle de mise à stock

Puis, après un passage dans un faux ascenseur, nous entrons dans une première salle, d’où les berlines pleines devaient être dirigées vers les bâtiments où les blocs seraient triés et concassés.

 

Derrière nous, la guide nous invite à entrer dans la mine reconstituée. Malgré le bruitage, je dois avouer que je suis un peu déçue, moi qui suis descendue en Pologne visiter l’extraordinaire mine de sel de WIELICZKA à 135 mètres sous terre. C'était au lendemain de la chute du communisme. Nous étions tassés dans l'ascenseur aux parois de bois mal jointoyées. Pas difficile d'imaginer les conditions de travail ! En bas, dépaysement total. J'avoue que rétrospectivement j'ai eu peur ! 

Un mineur au travail, au XXème siècle.

Creusement d'un puits & descente des mineurs
Creusement d'un puits & descente des mineurs

Creusement d'un puits & descente des mineurs

" Lentement Etienne revint à la recette. Ce vol géant sur sa tête l'ahurissait. Et grelottant dans les courants d'air, il regarda la manoeuvre des cages, les oreilles cassées par le roulement des berlines. Près du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau à levier, qu'une corde tirée du fond, laissait tomber sur un billot. Un coup pour arrêter, deux pour descendre, trois pour monter : c'était sans relâche comme des coups de massue dominant le tumulte, accompagnés d'une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des ordres au machineur, dans un porte-voix. Les cages au milieu de ce branle-bas, apparaissaient et s'enfonçaient, se vidaient et se remplissaient, sans qu'Etienne comprît rien à ces manoeuvres compliquées.

Il ne comprenait bien qu'une chose : le puits avalaient des hommes par bouchées de vingt et de trente, et d'un coup de gosier si facile, qu'il semblait ne pas les sentir passer. Des quatre heures, la descente des ouvriers commençait. Ils arrivaient de la baraque, pieds nus, la lampe à la main, attendant par petits groupes d'être en nombre suffisant. Sans un bruit, d'un jaillissement doux de bête nocturne, la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses quatre étages contenant chacun deux berlines pleines de charbon. Des moulineurs, aux différents paliers, sortaient les berlines, les remplaçaient par d'autres, vides ou chargées à l'avance des bois de taille. Et c'étaient dans les berlines vides que s'empilaient les ouvriers, cinq par cinq, jusqu'à quarante d'un coup, lorsqu'ils tenaient toutes les cases. Un ordre partait du porte-voix, un beuglement sourd et indistinct, pendant qu'on tirait quatre fois la corde du signal d'en bas, "sonnant à la viande", pour prévenir de ce chargement de chair humaine. Puis, après un léger sursaut, la cage plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissant derrière elle que la fuite vibrante du câble."

GERMINAL, page 39. Emile Zola, Oeuvres complètes. Editions du Livre Précieux.

Il faut savoir que les mineurs devaient étayer eux-mêmes leurs galeries. Durant ce temps, ils ne produisaient pas de charbon pour lequel ils étaient payés. D’où  la tendance à allonger les distances d'étayage  avec les risques d’éboulements.

Le travail dit "à col tordu". Jean Simonin

Le travail "à col tordu", selon l'expression employée par Jean Simonin.

Mineurs préparant une explosion de la veine de charbon.

 

Techniques du XXème siècle. Marteau-piqueur, emploi de vérins pour l'étayage, petits trains pour le déplacements des hommes.
Techniques du XXème siècle. Marteau-piqueur, emploi de vérins pour l'étayage, petits trains pour le déplacements des hommes.
Techniques du XXème siècle. Marteau-piqueur, emploi de vérins pour l'étayage, petits trains pour le déplacements des hommes.

Techniques du XXème siècle. Marteau-piqueur, emploi de vérins pour l'étayage, petits trains pour le déplacements des hommes.

"Jamais la mine ne chômait, il y avait nuit et jour des insectes humains fouissant la roche, à six cents mètres sous les champs de betteraves. », écrit Zola, page 71.

Le cheval naturalisé de la mine et quelques documents affichés dans l'écurie où l'on peut imaginer la descente des animaux.
Le cheval naturalisé de la mine et quelques documents affichés dans l'écurie où l'on peut imaginer la descente des animaux.
Le cheval naturalisé de la mine et quelques documents affichés dans l'écurie où l'on peut imaginer la descente des animaux.
Le cheval naturalisé de la mine et quelques documents affichés dans l'écurie où l'on peut imaginer la descente des animaux.

Le cheval naturalisé de la mine et quelques documents affichés dans l'écurie où l'on peut imaginer la descente des animaux.

Après la visite de l'écurie  avec ses stalles, les consignes données par les vétérinaires pour l'alimentation des chevaux ainsi qu'un registre des visites médicales, votre attention est attirée par le ventilateur du Puits n°1. Destiné à servir de « retour d’air » vicié par opposition au puits d’entrée d’air. La profondeur maximum d’extraction a atteint 479 mètres dans les années 1960.

On aperçoit sur la photographie un tuyau gris clair qui monte à la verticale le long du mur : c’est un exutoire de grisou.

Ne manquez pas la visite, elle vaut le détour !

A bientôt pour une réflexion sur le roman et  son auteur.

Merci de votre attention.

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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 16:03

En cherchant à illustrer par des textes, mon article sur les voitures anciennes du Musée automobile de REIMS, j’ai feuilleté un petit roman de Christiane ROCHEFORT paru en 1961 : « Les petits enfants du siècle ». J’avais aimé son ton désinvolte et grave, ses situations comiques et amères. Je l’ai donc relu avec intérêt.

A celles et ceux qui souhaitent connaitre à travers d'autres canaux que les études, les origines de notre vie actuelle, à savoir les prémisses des bouleversements économiques, des transformations de la société et des mentalités, ce livre de 159 pages facile à lire, donne à voir entre les lignes de la fiction quelques lumières sur les années soixante. Eclairage parcellaire, à la façon d’un photographe qui orienterait quelques spots sur son sujet, ici les ouvriers, leurs familles, les progrès qui les ont concernés.

Très vite, sans doute à cause du ton, du regard décalé de l'héroïne, le roman m’a rappelé le film d’Ettore SCOLA « Affreux, sales et méchants », paru lui, une quinzaine d’années plus tard, en 1976, avec des différences et, sinon des similitudes, des proximités.

Ettore SCOLA raconte un moment de l’histoire des habitants d’une famille nombreuse qui vivent dans un bidonville, perché sur une colline de Rome qui domine le dôme de Saint-Pierre de Rome et le Vatican. Il nous rend témoin –magie du cinéma- des turpitudes de cette famille et des personnages qui la côtoient. La distanciation imposée au spectateur l’empêche de se projeter dans les personnages et suscite une forme de regard objectif, à la Bertolt BRECHT, qui permet la critique.

Première de couverture du roman en Livre de Poche.

Première de couverture du roman en Livre de Poche.

Résumé : « A Rome, Giancinto Mazatella règne en maître sur une très nombreuse famille dans le bidon-ville qui domine comme une insulte Saint-Pierre-de-Rome et le Vatican. Il est propriétaire de sa baraque où les différents membres de la famille originaire des Pouilles, cohabitent dans une immense promiscuité.   A la suite d'un accident du travail, où il a perdu un oeil, le maçon alcoolique et irascible, a perçu une somme d'un million de lires, qui lui vaut toutes les convoitises. Il faut dire qu'il en dispose à sa guise et que le jour où il ramène non seulement à la maison, mais dans le lit conjugal, une prostituée jeune et plantureuse, Sybelle, sa femme légitime dresse toute la famille contre lui et fomente un plan pour s'en débarrasser. Giacinto doit se méfier de tous."

Cependant, Ettore SCOLA ne prétendant pas être un sociologue, son film n’est pas un documentaire, mais une fiction avant tout divertissante, même si elle fait réfléchir. Le cinéaste affirme sa vocation artistique notamment dans la connotation shakespearienne (Allusion au Roi Lear menacé d’être dépouillé par ses filles) que la plupart des critiques ont soulignée.

 

 

Christiane ROCHEFORT situe l’action de son roman dans un quartier populaire de Paris. Après avoir habité dans une chambre avec l’eau sur le palier – on connait les problèmes de logement que les Français ont connu après la guerre, accentués davantage par le baby-boom – la famille émigre dans les premières barres d’H.L.M. A l’époque, on parlait de blocs. La démarche de l’écrivaine a été très différente : elle a choisi de faire raconter l’histoire par une participante, Josyane, fille aînée du couple d’ouvriers. Regard subjectif. Tout autre personnage aurait vu la réalité autrement puisqu’il la vivait autrement. Ici, on essaie de survivre aussi, mais on a des rêves qu’on peut tant bien que mal réaliser (le vendeur vient reprendre la télévision quand une traite n’a pas été payée), au fur et à mesure du développement de la société de consommation.

 

L’ARGENT ! Voilà le thème commun. Chez Ettore SCOLA, Giacinto Mazatella est obsédé par l’idée de se faire voler par les siens. Il rappelle qu’il a bien payé son magot par son œil crevé dans un accident du travail. Chez Christiane ROCHEFORT, l’argent est intimement lié au début de la société de consommation. Dans les années soixante, la France s’est reconstruite après les destructions de la guerre, l’industrie est prête à se lancer dans une production de masse. Elle a besoin de nouveaux marchés. Les échanges se passent à l’intérieur des frontières – je rappelle que les produits étrangers étaient taxés à la douane- il a fallu faire appel au marché intérieur. Ainsi, dans le domaine de l’automobile, la clientèle riche ne suffit plus, les entreprises cherchent à séduire les classes populaires et pour cela les modèles se diversifient, s’adaptent aux besoins d’une clientèle plus modeste. La réussite de la 4CV Renault en est un exemple. A mon avis, l’exemple le plus probant est celui de Peugeot qui a pendant longtemps fourni les familles françaises en équipements de toutes sortes, allant des outils, aux petits appareils ménagers, puis aux premières machines à laver, etc. Il n’est qu’à voir le musée L’Aventure Peugeot à SOCHAUX. Seulement, le niveau des salaires reste bas. Deux facteurs en se combinant ont permis les transformations majeures. D’une part le baby-boom, l’explosion des naissances après la guerre, d’autre part l’émergence de l’Etat Providence à travers une politique sociale progressiste. Voilà les fameuses « Allocations » qui font dire à Josyane :

Je suis née des Allocations et d’un jour férié dont la matinée s’étirait, bienheureuse, au son de « Je t’aime Tu m’aimes » joué à la trompette douce.

Les petits enfants du siècle. Livre de poche p.7

Très vite survient un autre enfant qui fait dire à Josyane :

Patrick avait à peine pris ma place dans le berceau que je me montrais capable, en m’accrochant, de quitter la pièce quand il se mettait à brailler. Au fond je peux bien dire que c’est Patrick qui m’a appris à marcher.

Idem. p.8

Puis, se succèdent les jumeaux suivis de Chantal. La mère usée par ses grossesses à répétition et son travail qui l’oblige à être debout finit par cesser de travailler, grâce au « salaire unique ».

Josyane a le malheur d’être l’aînée. Elle est suffisamment intelligente pour comprendre que ses parents, incultes et égoïstes, n’ont d’enfants que pour l’argent qu’ils rapportent dans leur accession à la société de consommation. Ainsi s’explique sa vision très négative, son détachement affectif et son peu d’intérêt pour son propre avenir. Il faut dire qu’elle n’allait pas encore à l’école que déjà sa vie était remplie de tâches ménagères.

A ce moment-là, je pouvais déjà rendre pas mal de services, aller au pain, pousser les jumeaux dans leur double landau, le long des blocs pour qu'ils prennent l'air, et avoir l'oeil sur Patrick, qui était en avance lui aussi, malheureusement. il n'avait pas trois ans quand il mit un chaton dans la machine à laver; cette fois-là tout de même papa lui en fila une bonne: la machine n'était même pas finie de payer.

Idem. p.9

Une seule accalmie, un seul bonheur : faire ses devoirs, dans la cuisine quand toute la famille était couchée.

C'est dans la cuisine où était la table, que je faisais mes devoirs. C'était mon bon moment : quel bonheur quand ils étaient tous garés, et que je me retrouvais seule dans la nuit et le silence ! Le jour je n'entendais pas le bruit, je ne faisais pas attention; mais le soir j'entendais le silence. Le silence commençait à dix heures : les radios se taisaient, les piaillements, les voix, les tintements de vaisselle; une à une les fenêtres s'éteignaient. A dix heures et demie c'était fini. Plus rien. Le désert. J'étais seule. Ah! comme c'était calme et paisible autour, les gens endormis, les fenêtres noires, sauf une ou deux derrière lesquelles quelqu'un veillait comme moi, seul, tranquille, jouissant de sa paix. Je me suis mise à aimer mes devoirs peu à peu.

Idem. p.11

Dans le bidonville romain, les journées ont la même organisation qu’ailleurs. Le matin, tout le monde se prépare et s’en va travailler, qui en vespa, qui en vieille Fiat, qui à pieds. Les frères laissent leurs sœurs au bord de la route où elles attendront le client, puis vont exercer les activités de vol à la tire auxquelles ils se sont entraînés antérieurement sur leurs voisins.

 Les enfants sont conduits à la « crèche » du bidonville (un espace limité par un mur de palettes de bois et de grillage), où ils s’adonneront à leurs jeux, après y avoir été enfermés à clé par une très jeune fille aux bottes jaunes trop grandes pour elle. Quant aux ménagères, elles guettent les commerçants ambulants qui leur proposent des montagnes d’articles de bazar sur de minuscules APE.

Chez Josyane, l’obsession des parents se fixa sur la « bagnole ». Certes, la mère aurait bien voulu un frigo, mais le père disait que c’était son tour d’avoir du bien-être.

C'était ça qu'ils visaient maintenant, plutôt que le frigo. la mère aurait voulu un frigo, mais le père disait que c'était bien son tour d'avoir du bien-être (...) et avec la fatigue pour venir d'une banlieue à une autre il commençait à en avoir plein le dos. (...) Ils calculèrent tout un soir pour cette histoire de bagnole, s'il y avait les moyens avec les Trente-Trois pour Cent, de l'avoir, en grattant ici et là. (...) En plus, si la mère pouvait rabioter avec quelques ménages dans les limites du Salaire unique...

Idem. p.21

Autre signe de progrès social : les vacances, les vraies, celles qui se sont affranchies des parents qui vous accueillent moyennant de petits services.

"Cette fois on n'irait pas chez la grand-mère à Troyes lui biner ses carrés et retaper ses cabanes à lapin pour revenir avec des ampoules et des tours de reins, on irait dans un hôtel à la campagne, comme les vrais gens  qui vont en vacances."p.51

Qui sont ces « vrais gens » ? Sans doute les gens socialement plus élevés qui leur servent de modèles comme on va le voir dans leur façon de s’occuper en vacances.

Sous prétexte de se reposer, les familles observent un rituel auquel elles initient leurs successeurs.

Le pays était beau, disaient-ils. il y avait des bois et des champs. tout était vert, car l'année avait été humide. Les anciens qui étaient arrivés avant nous, nous indiquaient où il fallait aller, comment visiter la région. On faisait des promenades; on allait par le bois et on revenait par les champs; on rencontrait les autres qui étaient allés par les champs et revenaient pas le bois.

Idem. p.61

Ainsi tout le monde au lieu de se libérer des contraintes se coule dans une uniformité navrante pour notre héroïne qui regrette de ne pas avoir de devoirs de vacances tellement elle s’ennuie à cause des conversations des adultes qui se présentent comme des puits de science sur tous les sujets, des femmes qui parlent de leur ventre, et de l’air qu’il faut respirer parce qu’il est sain, etc. Ennui toujours. Par bonheur, un jour on rentre à Paris. « Les meilleures choses n’ont qu’un temps. D’ailleurs dans le fond on aime bien retrouver son petit chez-soi. »

Les nouveaux débarquèrent pendant qu'on chargeait les paquets. Ils furent d'entrée affranchis sur les coutumes de la maison, l'heure des repas, comment ne pas braquer la patronne, où aller se promener; comme ça ils se sentiraient tout de suite moins dépaysés.
Il y avait un petit garçon dont l'air dégoûté me plut. Dommage, on aurait pu s'ennuyer ensemble. En partant je lui dis : "Qu'est-ce qu'on s'emmerde ici, tu vas voir." Histoire de lui donner du courage. il n'y avait pas de raison?

Idem. p.77

Josyane reprend le cours de sa vie sans enthousiasme. Ce qui nous gêne c’est son absence de perspective d’avenir. Elle subit sa vie. Elle ne conquiert pas sa liberté. Elle n’a pas besoin de le faire. Dans l’indifférence, elle la prend et personne ne se soucie de ce qu’elle en fait. Quelle image a-t-elle d’elle-même ? Elle se voit telle que ses parents la considèrent. Une auxiliaire, une sorte de bonne, d’esclave consentante, comme si elle n’était pas une personne à part entière. Aussi, quand elle a l’âge des amours débutantes, pas d’amour pour elle. Sait-elle ce que cela peut être ? Elle suit les garçons de préférence avec scooter. Elle ne se refuse à personne. Fataliste, elle n’attend rien. Quand finalement, elle rencontre un garçon qui la considère enfin comme une personne, quand elle peut commencer à avoir un avenir avec lui, voilà que les modèles parentaux se reproduisent subrepticement. Le roman se referme comme une boucle : Josyane est enceinte…

Ici le roman de Christiane ROCHEFORT trouve un prolongement dans le film de SCOLA : la même fatalité s’abat également sur la jeune Italienne aux bottes jaunes. A peine pubère, celle qui conduisait les enfants à la « crèche » avant d’aller chercher de l’eau, au début du film, revient, mais cette fois, elle est enceinte… et le film ne fait plus rire du tout.

Bonne lecture!

Je vous conseille l'excellente analyse du film d'Ettore SCOLA  dans 

www.dvdclassik.com/critique/affreux-sales-et-méchants-scola

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 21:08

Des champs de bataille de la Somme à ceux de la Marne, avant de découvrir le magnifique Musée de la Grande Guerre de Meaux, j’ai eu envie de revoir, après bien des années, la belle ville de REIMS. Il y a beaucoup à dire sur cette ville, sa cathédrale, son animation, mais aujourd’hui, c’est dans son musée de l’Automobile que je vous invite à rêver.

 

 

Pour moi, l’automobile a toujours été à la fois un moyen de transport, certes, qui rime avec indépendance (moins de contraintes que le train avec ses horaires et ses gares très éloignées en campagne), mais aussi avec le progrès, l’aventure technique due à l’audace des ingénieurs et constructeurs, l’aventure humaine et sportive des courses et grands prix, enfin avec la beauté, l’élégance des formes, des couleurs et la musique des moteurs en marche comme, par exemple, les moteurs des premières Ferrari que l’on peut écouter avec ravissement, au Musée de l’Automobile de Turin.

Une rutilante S.C.A.R. avec carrosserie Torpédo.
Une rutilante S.C.A.R. avec carrosserie Torpédo.

Une rutilante S.C.A.R. avec carrosserie Torpédo.

Cela m’évoque le petit roman que Christiane ROCHEFORT écrivit en 1961 « Les petits enfants du siècle », où son héroïne, ainée d’une famille populaire nombreuse décrit avec un humour sarcastique et désabusé sa famille insupportable qui représente assez bien les préoccupations et l’ambiance « pré-société-de-consommation». Roman drôle et noir. Certes, la société y est caricaturée, mais il y a toujours du vrai dans la caricature.

En voiture, pour le Musée de l’AUTOMOBILE de REIMS !
En voiture, pour le Musée de l’AUTOMOBILE de REIMS !

Dans le passage que je vous propose, la famille part en vacances pour la première fois, à l’hôtel. Josyane décrit alors les activités (promenades) et les discussions interminables où chaque adulte tentait de montrer sa science et d’avoir raison sur tout. Inévitablement, les hommes parlaient des voitures.

« Ils étaient intarissables… traitant tous les sujets avec autorité, chacun tenant à montrer aux autres qu’il en connaissait un bout … surtout sur les bagnoles… dont aucune n’avait de secret pour eux. L’Aston et sa direction fragile, la Jaguar et ses p… d’amortisseurs et l’Alfa avec ses réglages perpétuels, la 220 S L ça c’était de la vraie voiture mais il fallait aller en Allemagne chaque fois qu’elle perdait un boulon, quant aux Américaines n’en parlons pas c’est des veaux et bref en fin de compte le mieux c’était la bonne petite Voiture Française, qui réunit le plus de qualités sous le plus petit volume et économique, 5 litres au cent la 4 CV et tellement pratique avec son moteur derrière… »

Christiane ROCHEFORT : Les Petits enfants du siècle. Livre de Poche, p.65.

Il est vrai que l’automobile a d’abord été l’affaire des hommes, parce qu’ils occupaient une position dominante par rapport aux femmes cantonnées au foyer, ou lorsqu’elles travaillaient sous-payées, et parce qu’ils assuraient principalement les revenus de la famille. Aussi les débuts de la production de masse, en réduisant les coûts de fabrication, a permis sa démocratisation, a permis également aux travailleurs d’aller chercher du travail plus loin, etc…

Mon but n’étant pas ici de développer un historique, il est temps que je vous fasse rêver à mon tour en vous proposant une sélection de modèles tels que le Musée automobile de REIMS les a mis en scène.

 

Voici un authentique « TAXI de la Marne », un RENAULT AG1. Pour rappel :
Voici un authentique « TAXI de la Marne », un RENAULT AG1. Pour rappel :

Voici un authentique « TAXI de la Marne », un RENAULT AG1. Pour rappel :

Nous sommes au début septembre 1914. Les avant-gardes allemandes sont en Seine et Marne et menacent la capitale. Les réseaux ferroviaires sont insuffisants. Le général GALLIENI, gouverneur militaire de Paris, a l’idée de réquisitionner 1100 taxis parisiens pour acheminer la 7 e division d’infanterie au front, chaque taxi pouvant emmener 5 hommes avec leur paquetage, malgré le coût exorbitant. 4000 hommes environ seront acheminés ainsi, une goutte d’eau. Néanmoins l’impact psychologique sera essentiel en montrant la détermination de la France à contenir l’avancée ennemie et à défendre Paris.

C’est un musée qui mérite le détour par l’état impeccable des voitures, le dévouement des personnes grâce auxquelles nous pouvons les admirer magnifiquement conservées. Elles appartiennent soit au musée, soit à des personnes privées qui les prêtent gracieusement pour notre plus grand plaisir. Chaque modèle est assorti d’une notice technique. La difficulté de photographier les modèles, les notices – les voitures sont protégées d’une petite barrière – ont sérieusement entravé mes cadrages et m’ont empêché également de signaler l’appartenance des modèles présentés. Je m’en excuse.

Le nombre m’a obligée à faire un choix chronologique ? Thématique ? J’ai choisi pour ce premier article de vous proposer une quinzaine d’automobiles parmi les débuts jusqu’aux années 1930.

 

Voici, ci-dessus, un magnifique coupé AX RENAULT de 1908.

CITROËN Type A, carrosserie Torpédo, de 1919, qui pouvait rouler à 68 km/h.

CITROËN Type A, carrosserie Torpédo, de 1919, qui pouvait rouler à 68 km/h.

AMILCAR C4 Cabriolet, skiff 2 places, 33 chevaux réels, 1923.

AMILCAR C4 Cabriolet, skiff 2 places, 33 chevaux réels, 1923.

RENAULT MT Torpedo à 3 places & une seule porte. Avec ses 18 chevaux réels, elle pouvait rouler à 60 km/h. 1925

RENAULT MT Torpedo à 3 places & une seule porte. Avec ses 18 chevaux réels, elle pouvait rouler à 60 km/h. 1925

SIMA-VIOLET Type 500. Cycle car biplace, 11 chevaux réels, 80 km/h. 1925.
SIMA-VIOLET Type 500. Cycle car biplace, 11 chevaux réels, 80 km/h. 1925.

SIMA-VIOLET Type 500. Cycle car biplace, 11 chevaux réels, 80 km/h. 1925.

SUERE Type D. Berline Landolet. 80 km/h. 1925.

SUERE Type D. Berline Landolet. 80 km/h. 1925.

CHAIGNEAU-BRASIER TD4, Limousine, 90 km/h. 1927.

CHAIGNEAU-BRASIER TD4, Limousine, 90 km/h. 1927.

En voiture, pour le Musée de l’AUTOMOBILE de REIMS !
En voiture, pour le Musée de l’AUTOMOBILE de REIMS !
RENAULT NN2. 1928. Cette berline remporta un gros succès commercial.

RENAULT NN2. 1928. Cette berline remporta un gros succès commercial.

CITROËN AC 8, Coupé d’usine,2 places. 1929.

CITROËN AC 8, Coupé d’usine,2 places. 1929.

LA LICORNE B V, 1913.
LA LICORNE B V, 1913.

LA LICORNE B V, 1913.

 

En voiture, pour le Musée de l’AUTOMOBILE de REIMS !
En voiture, pour le Musée de l’AUTOMOBILE de REIMS !
CITROËN C 3, 1925. Modèle commercial.
CITROËN C 3, 1925. Modèle commercial.
CITROËN C 3, 1925. Modèle commercial.

CITROËN C 3, 1925. Modèle commercial.

Mes sources :

D’abord, les notices du musée, quand j’ai pu les photographier.

Ensuite, au hasard de mes recherches sur le Net, le site « Antiquités Brocante de la Tour » qui cite lui-même l’Encyclopédie des voitures anciennes Edita, dont voici le lien : <www.antiqbrocdelatour.com> et des allées et venues suivant les modèles, pas toujours couronnées de succès.

Je vous souhaite un bon moment de rêve. Le Musée étant très riche, je lui consacrerai un ou deux autres articles une autre fois.

Ce qui a guidé mon choix pour cette présentation des voitures françaises est à la fois subjectif et technique, au sens où la qualité photographique, l’impossibilité de cadrer correctement m’ont imposé des choix.

Enfin, je voudrais attirer l’attention sur un point d’importance. Les responsables du musée avouent être inquiets pour l’avenir du musée, car d’autres ont déjà fermé leurs portes… C’est sans doute un problème de budget. Alors, ALLEZ-Y chaque fois que vous le pouvez !

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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 16:18

Lors de ma découverte des entonnoirs de Leintrey, par un jour d’automne si beau, si paisible dans la campagne lorraine – comment imaginer les terribles combats et la mort partout ? – J’ai eu envie de voir ce qui restait d’un abri du Kronpinz (prince héritier de Guillaume II, commandant des opérations destinées à percer le front sud-est dans le but de prendre à revers le fort stratégique de Verdun pour l’isoler et le maîtriser). 

 

Aujourd’hui, les bois sont retournés à la nature depuis presque cent ans et même entretenus par l’O.N.F. pour le plaisir des chasseurs, des promeneurs et des naturalistes. J’ai commencé par m’y perdre un peu, avant de revenir au village de Domjevin où des habitants m’ont indiqué le bon chemin.

Les bois aujourd'hui.
Les bois aujourd'hui.

Les bois aujourd'hui.

Ayant manqué faute de temps la visite de celui du Kronprinz aux EPARGES, j’étais bien décidée à voir celui-ci.

A quoi pouvait bien ressembler ce lieu prestigieux ? Qu’en restait-il ?

Une question posée par un de mes jeunes lecteurs qui avait un travail à faire sur l’armée allemande pendant la Grande Guerre (Vaste programme, s’il en est !) m’incita à rouvrir l’incontournable ouvrage de Jacques PERICARD par ses comptes rendus et témoignages, « VERDUN 1914-1918 ».

J’y ai trouvé quelques reproductions de photos d’époque que je vous propose ici.

Mais d’abord, qui était le Kronprinz ? Quelle était la personnalité du « prince de la Couronne » ?

 

Fils aîné de Guillaume II, empereur d’Allemagne, il était le prince héritier de la couronne et le commandant de la Vème armée. C’est lui qui dirigea la prise du fort de Vaux qui tomba malgré la résistance héroïque des soldats français commandés par le général Raynal.

Friedrich Wilhelm Victor von Hohenzollern, fervent partisan de la guerre à outrance se plaisait à porter le colback des Hussards, orné d’une tête de mort. Néanmoins, sur le plan personnel, il était un « mondain » frivole, collectionnant les maîtresses et un habile cavalier. Il inspirait peu le respect au point que Français comme Anglais lui attribuaient plusieurs sobriquets. Il devint rapidement un sujet privilégié pour les caricaturistes.

Voici quelques reproductions de vraies photographies :

Le Kronprinz sur le front d'Argonne, en chemin de fer à voie étroite.

Le Kronprinz sur le front d'Argonne, en chemin de fer à voie étroite.

Son quartier général était installé à Charleville, mais il visitait les troupes régulièrement et consultait les chefs de l’état-major dans plusieurs abris comme celui-là. En tant qu’héritier du trône de Prusse et d’Allemagne, destiné à succéder à son père, il a été protégé des dangers mortels des premières lignes. On raconte même qu’il fit creuser une tranchée très profonde et très abritée où il se fit photographier « pour la gloire » !

 

L’armée allemande, mieux préparée, mieux organisée, plus moderne, elle profita et abusa des régions conquises qui furent mises à sac et obligées d’entretenir les soldats. Aux vaincus (Belges, Français) de les nourrir. Les exactions commises par les Allemands furent dénoncées dans les journaux comme L’Illustration, des affiches, des images d’Epinal. Exécutions de civils pour effrayer la population. Les musées regorgent de témoignages.

 

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Source : Musée d'YPRES (Belgique) "In Flanders Fields"

Quant à l’armée allemande, si elle s’illustra dans des combats héroïques, si elle souffrit comme tous les autres soldats, si elle eut des déserteurs, si elle commit de graves exactions sur les populations des territoires occupés, en Belgique et en France, elle avait été galvanisée par une forte propagande, en particulier chez les jeunes qui ne rêvaient que de « Grande Allemagne », de gloire, tous ,au moins au début de la guerre, persuadés de leur supériorité, comme l’écrivit très bien l’officier-écrivain Ernst JUNGER dans son livre de souvenirs.

Nous avions quitté les salles de cours, les bancs de l'école, les établis, et les brèves semaines d'instruction nous avaient fondus en un grand corps brûlant d'enthousiasme. Élevés dans une ère de sécurité, nous avions tous la nostalgie de l'inhabituel, des grands périls. La guerre nous avait donc saisis comme une ivresse. C'est sous une pluie de fleurs que nous étions partis, grisés de roses et de sang. Nul doute que la guerre ne nous offrît la grandeur, la force, la gravité. Elle nous apparaissait comme l'action virile...

Ernst JUNGER : Orages d'acier. p.9. Livre de Poche.

Et ils avaient de quoi, car l’Allemagne industrialisée plus tard que l’Angleterre et la France, n’avait pas pu se constituer un empire colonial et en avait besoin, faute de matières premières en suffisance pour ses industries. Rivale de la France dont elle disputait le protectorat du Maroc, elle s’était donc préparée à la guerre matériellement et psychologiquement, modernisant son armée et persuadant son peuple de la nécessité de prendre « ce qui leur était dû »!

 

Il n’y aurait jamais de guerre sans une intense propagande auprès des peuples, des jeunes comme des vieux, bourgeois comme ouvriers, sans oublier les femmes. Car l’homme est naturellement hédoniste. Il ne rêve que de profiter de la vie ! Peu nombreux sont ceux qui rêvent de gloire militaire ! Toute l’idéologie, à savoir les religions, les idées politiques, la morale, l’éducation, a eu pour seule finalité de convaincre chacun que le devoir suprême est d’obéir jusqu’au sacrifice final.

Quant aux pays envahis, parfois au mépris de leur neutralité, comme le Belgique, il fallait aussi les motiver pour abandonner leurs champs, leurs usines, leurs villes et villages, mais aussi pour financer la guerre, comme nous pouvons le voir par les nombreuses affiches et cartes postales dont nous disposons encore.

Voici ce que l’écrivain allemand Erich-Maria REMARQUE, ardent pacifiste, écrit dans son roman « A l’ouest, rien de nouveau » :

« Kantorek était notre professeur : un petit homme sévère vêtu d’un habit gris à basques, avec une tête de musaraigne. (…) Kantorek, pendant les leçons de gymnastique, nous fit des discours jusqu’à ce que notre classe tout entière, se rendît en rang, sous sa conduite, au bureau de recrutement, pour demander à s’engager. Je le vois encore devant moi, avec ses lunettes qui jetaient des étincelles, tandis qu’il nous regardait et qu’il disait d’une voix pathétique :
- Vous y allez tous, n’est-ce pas, camarades ?
Toutefois, l’un de nous hésitait et ne voulait pas marcher. (…) Mais il finit par se laisser persuader. (…) Peut-être que d’autres encore pensaient tout comme lui ; mais personne ne pouvait facilement s’abstenir, car, en ce temps-là, même père et mère vous jetaient vite à la figure le mot de « lâche ». C’est qu’alors tous ces gens-là n’avaient aucune idée de ce qui allait se passer. A proprement parler, les plus raisonnables, c’étaient les gens simples et pauvres ; dès le début ils considérèrent la guerre comme un malheur, tandis que la bonne bourgeoisie ne se tenait pas de joie (…).

Erich-Maria Remarque : A l'Ouest ... p.15-16.

L’auteur et ses jeunes camarades  ont eu vite fait de comprendre l’abîme qui séparait les valeurs inculquées par le système scolaire, comme l’obéissance aveugle à l’autorité, la notion de sacrifice, de devoir, par des enseignants qui ne faisaient que « parler » et dont le manque de savoir humain, de perspicacité, d’esprit critique leur parut désespérément étranger à la réalité.

 

« Le premier bombardement nous montra notre erreur et fit écrouler la conception des choses qu’ils nous avaient inculquées. (…)
Malgré cela, nous ne devînmes ni émeutiers, ni déserteurs, ni lâches (tous ces mots-là leur venaient si vite à la bouche !), nous aimions notre patrie tout autant qu’eux et lors de chaque attaque, nous allions courageusement de l’avant. (…) Nous nous trouvâmes soudain épouvantablement seuls, - et c’est tout seul qu’il nous fallait nous tirer d’affaire. »

Erich-Maria Remarque : A l'Ouest ... p.17

Malgré tout, chez les Allemands qui s’étaient portés volontaires pour combattre les Français, certains déchantèrent, mirent en doute la finalité de cette guerre de conquête et il y eu des désertions qui donnèrent à l’état-major français, d’importants renseignements. Mais, l’armée française au début était obsolète : elle n’avait pas su anticiper, moderniser son armement, sa stratégie. Chez les officiers d’état-major, luttes d’influencer, mépris des soldats, méthodes encore un brin napoléoniennes avec des costumes inadaptés, très voyants et sans réelle protection. Quant aux politiques, la plupart se sont montrés hésitants, incapables de prendre les bonnes décisions, ils ont laissé le champ libre aux militaires. Les Français ne s’étaient pas préparés à la guerre, les Allemands, oui.

Le plus terrible est de constater que vingt ans après, tout recommencerait.

Voici ce que rapporte Jacques PERICARD d’après de nombreux carnets de route.

« Notre haut commandement se refuse toujours à croire à une attaque sur VERDUN. Cependant, pour ne pas sembler faire fi des avertissements qu’il reçoit, il envoie dans la région, à défaut de renforts, des ordres de réorganisation. (…) Le 9 février, on apprend que le Kronprinz vient chaque jour visiter les travaux de la région de Romagne. »

Jacques PERICARD : Verdun 1914-1918. Chapitre VI, p. 68 & 69.

Puis il ajoute :

« Ainsi donc, il a fallu attendre jusqu’au 9 février pour que nous consentions à admettre une grande offensive en direction de Verdun. Or, le 9 février, tous les préparatifs de notre adversaire sont achevés, la plus formidable machine de guerre que jamais le monde ait connue est à pied d’œuvre. Jamais le génie d’organisation des Allemands ne remporta pareille victoire ; jamais pareille défaite ne fut infligée à notre légèreté, à notre insouciance. »

Jacques PERICARD : Verdun 1914-1918. Chapitre VI, p. 68 & 69

L'abri du Kronprinz, à l'intérieur & ce que l'on voit d'une fenêtre depuis que la nature a réoccupé le terrain.
L'abri du Kronprinz, à l'intérieur & ce que l'on voit d'une fenêtre depuis que la nature a réoccupé le terrain.

L'abri du Kronprinz, à l'intérieur & ce que l'on voit d'une fenêtre depuis que la nature a réoccupé le terrain.

Et Jacques PERICARD de nous inviter à lire un extrait des SOUVENIRS de GUERRE du KRONPRINZ.

« Je fus complètement d’accord avec mon chef d’état-major que nous devions tout tenter pour amener rapidement la chute de Verdun et éviter une bataille de matériel de longue durée qui entraînerait une dépense de forces impossible à évaluer…
« Notre confiance se basait sur l’efficacité écrasante de notre artillerie lourde et très lourde, dont nous avions eu la preuve dans de nombreuses forteresses belges, françaises ou russes, confiance qui, en réalité, n’a pas été complètement justifiée devant Verdun. Si, grâce à des moyens accablants, par surprise, et sous la protection d’une artillerie très supérieure, on parvenait à conduire l’attaque, lancée du nord contre le saillant des côtes dominantes, d’un seul élan jusqu’à l’enlèvement des fortifications qui y sont installées, un tel succès amènerait la prise de la place. »

"Souvenirs de guerre" du Kronprinz, paru chez Payot.

Quelques vues d'abris et de tranchées dans les lignes allemandes, extraites du livre cité précédemment de J. Péricard.

Quelques vues d'abris et de tranchées dans les lignes allemandes, extraites du livre cité précédemment de J. Péricard.

Pour les Allemands, la prise de Verdun était essentielle pour la suite des opérations, le Kronprinz disant lui-même que conquérir « la plus puissante forteresse de France » serait une victoire morale et tactique. Il poursuit :

« La condition première du succès était la surprise. Nous devions terminer nos préparatifs à l’abri des brouillards de ces plateaux marécageux et de ces larges fonds de vallées. ».

Souvenir de guerre du Kronprinz.

Puisqu’un siège régulier, ajoute-t-il, aurait duré des mois, « il fallait , sous le mugissement d’une artillerie très supérieure, et en engageant des forces d’infanterie considérables, en partant du nord, s’enfoncer profondément en coin dans les lignes ennemies, puis les déborder…

Bien entendu, le Kronprinz ajoute que si la surprise était essentielle à la réussite de l’attaque, les Allemands avaient au préalable construits tranchées, abris, établit des réseaux de communications et des places d’armes pour 6000 hommes.

« C’est là que les troupes d’assaut, les troupes de pourvoyeurs, les réserves, devaient à l’abri du feu ennemi, attendre les effets de notre tir de préparation, afin qu’un tir de barrage ne put les empêcher, le moment venu d’atteindre la position de départ. »

Souvenir de guerre du Kronprinz.

Il précise que tous ces travaux devaient être exécutés à l’insu des observateurs terrestres et aériens de l’ennemi.

« On obtint ce résultat que l’ennemi n’eut véritablement aucun soupçon et que c’est, trop tard et à ses dépens, qu’il s’aperçut de nos préparatifs d’attaque. (…) Pendant toute la bataille pour la prise de la forteresse de Verdun, aussi bien en ce qui concerne le tir de l’artillerie que l’action de l’infanterie, il (était) indispensable que l’attaque ne s’arrête jamais, afin que les Français ne trouvent nulle occasion de se rétablir en arrière et de réorganiser leur résistance. (…)
« A la date du 8 février, la mise en place du matériel d’artillerie était terminée dans ses parties essentielles ; elle comportait en gros 160 batteries de gros et très gros calibres et avait nécessité le transport de deux millions et demi de projectiles en 1300 trains de munitions. Grâce à un travail de taupe qui avait duré des semaines, pendant les nuits d’hiver froides et pluvieuses, cette accumulation considérable des moyens d’attaque les plus puissants était restée complètement cachée à l’ennemi. »

Souvenir de guerre du Kronprinz.

Tranchées et abris allemands ainsi qu'un observatoire en forme de Tour Eiffel. L'essor de l'aviation qui donnera des renseignements plus fiables rendra obsolètes ce genre d'observatoire.

Tranchées et abris allemands ainsi qu'un observatoire en forme de Tour Eiffel. L'essor de l'aviation qui donnera des renseignements plus fiables rendra obsolètes ce genre d'observatoire.

Le 11 février, Guillaume II donnait l’ordre d’attaquer en ces termes :

« Sachons tous que la patrie attend de grandes choses de nous. Il faut montrer à nos ennemis que la volonté de vaincre est restée ferme comme l’acier chez les fils de l’Allemagne, et que l’armée allemande, là où elle passe à l’attaque, brise toute résistance. Plein de confiance que chacun à sa place s’y emploiera tout entier, je donne l’ordre d’attaque. Que Dieu soit avec nous. »

 

Les Français avaient fini par apprendre de déserteurs alsaciens (je rappelle que l’Allemagne avait conquis l’Alsace et une partie de la Lorraine en 1870, après la défaite de Napoléon III à Sedan et que les Alsaciens obligés de se battre avec les Allemands risquaient gros à rejoindre les troupes françaises), mais aussi de déserteurs allemands effrayés par la bataille qui se préparaient, et de déserteurs polonais également.

« Un Russe qui s’était rendu au bois des Caures raconta que 3000 prisonniers russes maçonnaient et cimentaient des plates-formes destinées à recevoir des pièces lourdes. », affirme Jacques PERICARD.

Les témoignages pouvaient être des ruses. Ils étaient parfois contradictoires. Il fallait donc s’en méfier. Malheureusement, il était trop tard pour exploiter les bons renseignements, car les armes manquaient pour neutraliser les terribles batteries.

Par ce boyau, l’état-major du Kronprinz a pu faire circuler les ordres et recevoir l'état des combats.
Par ce boyau, l’état-major du Kronprinz a pu faire circuler les ordres et recevoir l'état des combats.

Par ce boyau, l’état-major du Kronprinz a pu faire circuler les ordres et recevoir l'état des combats.

Le mauvais temps qui retarda l’attaque de dix jours, joua en faveur de l'armée française en lui permettant de se réorganiser plus efficacement, par l’arrivée de nouveaux généraux et l’acheminement de renforts d’hommes et d’armes. La bataille de Verdun fut engagée le 21 février. Maîtres sur le terrain, les Allemands ont pris l’avantage pendant plusieurs mois jusqu’au 2 septembre où ils ont dû stopper l’offensive. Les Français reprirent peu à peu, au prix de pertes terribles, les forts et terrains perdus. Le 18 décembre 1916, la bataille de Verdun était terminée.   

Mes sources :
-    Jacques PERICARD : VERDUN 1914-1918. Edition de 1933.
-    Ernst JÜNGER : Orages d’acier. Livre de poche.
-    Erich-Maria REMARQUE : A L’ouest rien de nouveau. Livre de poche.
-    Musée « Dans les champs de Flandre », consacré à la Grande Guerre, ancien Hôtel de ville d’Ypres (IEPER). www.inflandersfields.be
-    Les photographies anciennes viennent toutes du livre de Jacques Péricard « Verdun », édition de 1933.
-    Les photos en couleur ont été prises par moi-même. 

Merci de votre attention.

 

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Published by morvane - dans Histoire
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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 00:32
La petite place de l'église et la tour carrée

La petite place de l'église et la tour carrée

Dominant la vallée du RHONE, voisin de Villeneuve-Lès-Avignon, admirant sous le soleil d’automne le confluent de trois cours d’eau : le géant Rhône et ses deux affluents la Durance et le Gard, serré dans ses ruelles comme pour se garer du Mistral, voici le joli village des ANGLES, d’où j’ai souhaité, cette année, vous envoyer des vœux de bonne et heureuse année.

L’occupation du site sur lequel se trouve le village médiéval est des plus anciennes puisqu’elle date du néolithique, connut la présence romaine, puis gallo-romaine. C’est au XVe siècle que la population s’y est installée définitivement.

Plus près de nous, de nombreux peintres, la plupart provençaux, charmés par la beauté des lieux y ont séjourné et ont laissé de nombreuses œuvres. Le plus célèbre, de renommée internationale, André DERAIN, y a peint plusieurs tableaux lors de ses passages en Provence. L’amateur d’art peut suivre « le parcours des peintres » en déambulant dans les ruelles étroites, d’où on découvre par les traverses comme des balcons sur la vallée.

L'église gothique date du XVe siècle.
L'église gothique date du XVe siècle.

L'église gothique date du XVe siècle.

Quelques maisons de charme.
Quelques maisons de charme.

Quelques maisons de charme.

Harmonie douce.

Harmonie douce.

Là, une traverse débouche sur un escalier abrupt. Mieux vaut se tenir à une solide rampe, surtout quand le Mistral s'époumone ! On s'arrête pour apercevoir un petit coin du paysage.
Là, une traverse débouche sur un escalier abrupt. Mieux vaut se tenir à une solide rampe, surtout quand le Mistral s'époumone ! On s'arrête pour apercevoir un petit coin du paysage.

Là, une traverse débouche sur un escalier abrupt. Mieux vaut se tenir à une solide rampe, surtout quand le Mistral s'époumone ! On s'arrête pour apercevoir un petit coin du paysage.

La fontaine acrochée à la maison ressemble plus à une pierre à eau, mais quelle beauté rustique !

La fontaine acrochée à la maison ressemble plus à une pierre à eau, mais quelle beauté rustique !

Partout des escaliers prometteurs de découvertes. Ici, l'appareillage des pierres et galets donne au mur un air de chef d'oeuvre.
Partout des escaliers prometteurs de découvertes. Ici, l'appareillage des pierres et galets donne au mur un air de chef d'oeuvre.

Partout des escaliers prometteurs de découvertes. Ici, l'appareillage des pierres et galets donne au mur un air de chef d'oeuvre.

Il n'y a pas que de vieilles pierres ici ! Un original exemple de Yarl Bombing.

Il n'y a pas que de vieilles pierres ici ! Un original exemple de Yarl Bombing.

Du plateau, le village perché s'offre au regard. La montagne bleue que l'on aperçoit au fond est le Lubéron.

Du plateau, le village perché s'offre au regard. La montagne bleue que l'on aperçoit au fond est le Lubéron.

Le paysage est grandiose. On comprend mieux la passion des peintres à cause des couleurs, des volumes, des perspectives. Au loin, on peut voir le pont du TGV qui traverse le Rhône, les Alpilles et deviner là-bas, la Camargue.

Le paysage est grandiose. On comprend mieux la passion des peintres à cause des couleurs, des volumes, des perspectives. Au loin, on peut voir le pont du TGV qui traverse le Rhône, les Alpilles et deviner là-bas, la Camargue.

Meilleurs vœux d’un village médiéval du Gard : LES ANGLES.
Et comme les fins sont toujours tristes, emportons au moins l'image de cette magnifique vigne vierge !

Et comme les fins sont toujours tristes, emportons au moins l'image de cette magnifique vigne vierge !

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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 16:42
Automne en Lorraine le cœur serré : Cent ans après la « DER des DER ».

Plus j’avance dans mes contacts avec les souvenirs, mes lectures et recherches, mes découvertes  inespérées de traces de cette Grande Guerre, abandonnées dans de vieux albums de famille…

Plus je foule les sentiers des régions martyrisées, où subsistent encore des constructions méconnaissables, abris effondrés de canons, aujourd’hui en pleine forêt, des forts de Lorraine aux « creutes » de Picardie…

Plus j’interroge les monuments aux morts du Mémorial de Notre-Dame-de-Lorette jusqu’aux entonnoirs des Eparges…

Plus je côtoie de personnes comme moi, Français, Belges, Anglais, Allemands et d’autres, silencieuses et troublées devant l’inconcevable, à la recherche d’un ancêtre, parfois totalement inconnu ou même … disparu, pulvérisé, rayé de l’humanité, comme s’ils n’étaient jamais nés d’une mère et d’un père, et dont le nom n’est écrit nulle part - Ils dorment encore, entremêlés les uns aux autres avec parfois leurs chevaux également disloqués, leurs gamelles, ouvre-boîte, couteaux, rasoirs tordus,  chapelets, encriers, pipes, dominos, harmonicas, etc. enfouis sous des mètres de terre, certains debout et tout habillés, d’autres nus, agrippés à leur fusil, comme à la Tranchée des baïonnettes…

Plus j’ai mal au genre humain.

Automne en Lorraine le cœur serré : Cent ans après la « DER des DER ».

 

Néanmoins, si l’on a encore quelque espoir en l’avenir, il ne faut pas oublier ces millions de morts que l’on aurait pu éviter, si les décideurs de l’époque avaient eu plus de clairvoyance, plus de souci des peuples, au lieu de faire passer d’abord leurs intérêts égoïstes – je pense à leur carrière pour des politiques, à leur gloire pour des militaires, à l’outrecuidance des Etats à puiser dans la main d’œuvre de leurs colonies pour ensuite leur refuser des droits pourtant chèrement payés. 

Automne en Lorraine le cœur serré : Cent ans après la « DER des DER ».

Que nous reste-t-il sinon un devoir de mémoire ?  Mais, se souvenir ne veut pas dire ruminer le passé tragique, ni culpabiliser les générations suivantes qui, elles, ne peuvent en aucune manière être tenues pour responsables. La réconciliation et le pardon sont indispensables. Français & Allemands l’ont bien compris. Car certains, depuis pas mal d’années du reste, tentent  (et réussissent parfois) à faire peser sur les jeunes générations les fautes des générations précédentes. Ainsi, ceux qui naissent aujourd'hui, seraient responsables du colonialisme, de l’antisémitisme, du nazisme, du stalinisme, etc. comme s’il s’agissait d’une sorte de « péché originel ». 

Gardons leur le droit à l’innocence. Tâchons surtout de bien les instruire !  Leur apprendre à connaître le passé, à exercer leur esprit critique, à se tenir sur leurs gardes et garder toujours en tête les valeurs philosophiques et morales auxquelles ils ont adhéré, pour être capable de reconnaître les signes avant-coureurs de tragédie, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Voilà, me semble-t-il, la nécessaire discipline afin d’œuvrer pour la paix.  Je ne dis là rien de nouveau, puisque après la IIème Guerre mondiale, la France et l'Allemagne ont réussi enfin à se réconcilier.  

Cette année, j’ai arpenté une partie des sites, musées et monuments de la Grande Guerre, depuis Ypres, en Belgique, jusqu’à Meaux. Je n’ai pas trouvé malheureusement de trace de mon grand-oncle « Mort pour la France » et disparu. Mais je ne renonce pas. J’ai fait quelques milliers de photos que je n’ai pas encore pu traiter. Aussi, pour apporter ma modeste pierre au souvenir, je vous propose de retourner en Lorraine, découvrir les entonnoirs de Leintrey et l’abri voisin du Kronprinz.

Voir les entonnoirs, c’est constater l’effet de l’explosion de mines. Grace à un schéma que j’ai photographié aux Eparges, auprès du Mémorial qui rend hommage aux soldats du Génie, on pourra se représenter le comment. 

Les entonnoirs ainsi nommés à cause de leur forme, sont des cratères dont le diamètre varie selon la charge d'explosifs, je présume, de 50 à 60 mètres et la profondeur de 15 à 20 mètres.

Cette forme d'opération a résulté de la guerre de tranchées où les armées face à face, mais à l'abri, finissaient par se neutraliser. Pour réussir à forcer les positions ennemies, la guerre est devenue souterraine. 

Le 10 juillet 1916, l'artillerie allemande avait pilonné les positions françaises toute la journée. A 22h30, d'intenses bombardements secouent la région, précédant une gigantesque explosion. Le bruit, la nuit, la poussière empêchent les communications de passer. Nos soldats encore en vie ne comprennent pas ce qu'il leur arrive. Il faudra attendre le jour pour voir le désastre. La tranchée de première ligne a disparu. Les pertes sont énormes. 

Schéma extrait de "La guerre de 1914-1918". Editions Fleurus. Réalisation RICHardCOMmunication Verdun.

Schéma extrait de "La guerre de 1914-1918". Editions Fleurus. Réalisation RICHardCOMmunication Verdun.

Le schéma représente la réalité des combats :

  • Au sol, un paysage ravagé : plus d'arbres, plus d'herbe et des corps abandonnés faute de pouvoir aller les chercher, opération trop périlleuse, par conséquent impossible sous le feu des mitrailleuses.
  • Au sous-sol, les positions allemandes, avec la tranchée de première ligne d'où les soldats s'élanceront à l'attaque quand l'ordre leur sera donné. Derrière, la deuxième ligne prête à intervenir, elle aussi, le moment venu. Enfin une salle de repos, de réunion pour les officiers qui reçoivent les informations et les ordres.
  • Plus bas, les soldats français creusent une sape. C'était un travail pénible, très dangereux à cause des effondrements possibles et délicat car il faut s'orienter au bruit des ennemis, souvent à l'intuition et surtout sans bruit pour ne pas être découvert.
Ici, malgré les souffrances, les soldats n'ont pas perdu le sens de l'humanité.

Ici, malgré les souffrances, les soldats n'ont pas perdu le sens de l'humanité.

La taille des entonnoirs, l'absence de végétation et les pluies des saisons hivernales ont constitué de véritables pièges. Malheur au soldat qui y tomberait ! La paroi glissante de boue empêchait de remonter. Au fond, l'eau mêlée à la terre argileuse vous aspirait littéralement.

J'ai rapporté dans un de mes premiers articles, le douloureux récit d'un soldat qui  voyant un camarade complètement enlisé, voulut l'aider à s'en sortir en le tirant avec son fusil. Malheureusement, après de vains efforts, il dut se résoudre à l'abandonner, sentant qu'il allait lui-même y laisser la vie.

Aujourd'hui, la nature a repris ses droits. Les arbres sont centenaires, l'herbe a poussé et cache à nos yeux les boyaux et tranchées de la guerre.

L'été indien ne résorbe pas toujours l'eau de pluie. Il est bien difficile de rendre compte de la profondeur des entonnoirs.
L'été indien ne résorbe pas toujours l'eau de pluie. Il est bien difficile de rendre compte de la profondeur des entonnoirs.
L'été indien ne résorbe pas toujours l'eau de pluie. Il est bien difficile de rendre compte de la profondeur des entonnoirs.

L'été indien ne résorbe pas toujours l'eau de pluie. Il est bien difficile de rendre compte de la profondeur des entonnoirs.

Voilà donc ce qui reste des malheureux hommes qui furent enfouis ici. Tous voulaient vivre. Tous aimaient leur patrie. Nous leur sommes pour toujours redevable de leur sacrifice qui nous rendit l'intégralité de notre pays. 

"Le 10 juillet 1916, une compagnie du 162 ème régiment d'infanterie a disparu dans l'explosion des mines qui ont ouvert ces entonnoirs"
"Le 10 juillet 1916, une compagnie du 162 ème régiment d'infanterie a disparu dans l'explosion des mines qui ont ouvert ces entonnoirs"

"Le 10 juillet 1916, une compagnie du 162 ème régiment d'infanterie a disparu dans l'explosion des mines qui ont ouvert ces entonnoirs"

Pour finir, je voudrais citer l'écrivain Georges Duhamel qui fut brancardier pendant la guerre et à ce titre côtoya quotidiennement la souffrance et la mort. Il écrivit pendant l'hiver de 1917 à 1918, dans son livre "La Possession du Monde", une réflexion qui allait bien au-delà du vécu proprement dit de la guerre.

Quelle que puisse être l'issue définitive de la guerre, elle marque et marquera une période de profond désespoir pour l'humanité. Si grand que soit l'orgueil de la victoire, si généreuse que se montre celle-ci, sous quelque jour qu'on nous en présente les conséquences lointaines, nous n'en vivons pas moins dans une époque flétrie, sur une terre dévastée pour longtemps, au sein d'une société décimée, ruinée, accablée de blessures.
Entre tous nos sujets de déception, s'il en est un qui nous demeure pénible, c'est l'espèce de faillite dont voici convaincue notre civilisation.

Georges Duhamel : La Possession du Monde (chap.X)

Merci de votre fidèle attention. Je vous donne rendez-vous dans quelques jours pour vous montrer ce qui reste de l'abri du Kronprinz.

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 22:49

En France, dans le département du Gard, exactement sur la commune de Saint-Jean-de-Maruéjols-et-Avéjan, l’extraction de l’asphalte naturel, a été une importante activité économique de 1859 à 2008. Roche calcaire imprégnée de bitume, elle donne une fois chauffée, un mastic utile pour l’étanchéité des bâtiments et des routes. On peut encore voir aujourd’hui deux puits se dresser : le puits Berry et le puits Goldney.

Cependant mon propos n’est pas de vous entretenir sur cette activité dont j’ignore à peu près tout. Chacun peut s’instruire en consultant le site du Patrimoine minier français. Je m’en tiendrai donc à un de mes centres d’intérêt de prédilection : l’ART et l’EXPRESSION de la BEAUTE.

 

Quelques bâtiments laissés à l’abandon, ont peu à peu été fréquentés par des personnes en mal d’expression avec plus ou moins de réussite, allant de simples tags généralement incompréhensibles, à de véritables tableaux. Néanmoins, l’Art urbain auquel s’apparentent ces créations est par définition un art éphémère dont les œuvres sont toujours susceptibles d’être recouvertes par l’inspiration des artistes suivants. J’ai pu le constater en consultant des photographies  antérieures aux miennes, publiées sur des sites dont je donnerai les noms à la fin de cet article.

 

 

Tout apprenti peintre peut s’exprimer dans ces lieux abandonnés qui, de ce fait, offrent des espaces grands et gratuits. On peut observer que tous n’ont pas le même talent, ni la même intention. Il se peut que certains éprouvent seulement l’envie de marquer leur passage, par contre d’autres font preuve d’acquisitions techniques : vraie maîtrise du dessin, des proportions, de la composition, accompagnées de beaucoup d’imagination et d’une vraie démarche esthétique.

Voyez vous-mêmes à travers quelques photos que j'ai faites, lors de ma promenade dans cette région.

« Street art » à la campagne : L'ancienne usine d’asphalte d’Avéjan, un nouveau lieu d’Art urbain.
« Street art » à la campagne : L'ancienne usine d’asphalte d’Avéjan, un nouveau lieu d’Art urbain.

 

La peinture suivante montre bien la démarche artistique, à mon avis. Il ne s'agit pas seulement de représenter l'objet imaginé, ici une "vraie" girafe, mais de se confronter avec la réalité crue, le mur, la porte, la présence du plafond qui oblige ou permet le noeud du cou, pour en tirer un nouvel objet chargé de fantaisie et d'humour qui existe bel et bien pour le plaisir de celui ou celle qui regarde !

 

 

Ici... "On est Charlie" et "on est le plus fort" semble dire l'auteur, qui pour une fois, abandonne son langage ésotérique peut-être connu de lui seul ! Pas sûr !

Serait-ce un autoportrait ?

 

Ici, la salle est mise en scène dans une composition digne de certains artistes modernes : un bidon peint, qui représente une sculpture (tête d'homme) a été placé au centre de la pièce. L'homme prénommé peut-être "Artur" semble se désintéresser du monde qui l'entoure. Il a de quoi se sentir mal à l'aise ! Il n'a pas l'air sensible à la beauté de la jolie jeune femme, à droite.  Les bombes de peinture abandonnées ça et là constituent, volontairement ou pas, un ensemble relativement harmonieux. On pourrait penser à une allégorie de la place de l'homme dans l'univers, telle que les Anciens se la représentaient. En tous cas, j'ai personnellement vu ce genre d'oeuvre dans plusieurs musées d'art moderne européens.

Univers inquiétant où l'homme, un peu plus réaliste dans la représentation, est totalement déstructuré.

Là, le personnage est vu de face à travers une ouverture plutôt qu'une porte.

L'ambiance devient menaçante... plutôt sortir !

Ambiance toute différente. Le ciel bleu, les palmiers, une aile d'oiseau... une gaité lumineuse.

Maintenant, pour dire au revoir ! je vous propose de revoir le détail d'un des premiers tableaux où vous reconnaissez sans doute un célèbre dessin animé pour les enfants des années 1980.

Merci de votre attention. Mon prochain article sera consacré à un aspect de la Grande Guerre.

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur l'asphalte, vous pouvez consulter :

les sites des communes concernées, dont

http://www.par-monts-et-par-vaux.eu/mines_asphalte_1html

et surtout, si vous voulez approfondir le sujet, consultez le site consacré à l'ensemble des mines en France, leurs caractéristiques et leur histoire :

http://www.patrimoine-minier.fr

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 14:50

La première enquête policière de son personnage fétiche : Erlendur.

Il se passe toujours quelque chose dans les villes, la nuit.

A Reykjavik, chaque nuit, dans le dédale des rues et des quartiers aux noms imprononçables pour nous, patrouillent trois jeunes hommes : un jeune policier ERLENDUR âgé de 28 ans et deux étudiants en droit employés pour l’été dans la police, Gardar et Marteinn. Ils roulent dans une Chevrolet noire et blanche peu maniable, au gré des appels du central qui leur signale ici une dispute conjugale, là une empoignade entre voisins qui se termine dangereusement au couteau, là une femme salement amochée qu’ils envoient à l’hôpital…

Les hurlements des sirènes se rapprochaient. Une ambulance s'egagea dans la rue et se gara devant la maison, suivie par une voiture de police. Réveillés par le bruit, les voisins s'étaient mis aux fenêtres et certains avaient même ouvert leur porte. Ils regardèrent les ambulanciers emmener la femme sur une civière et le fourgon de police quitter le parking, le mari à son bord. Le calme revient bientôt dans la rue et tous retournèrent se coucher, étonnés de ces perturbations nocturnes.

Les nuits de Reykjavik, p.16, Ed. Points

L’aube se profile enfin, réduisant le tapage nocturne.

Erlendur rentre chez lui. Il se rappelle le clochard que des enfants avaient retrouvé noyé dans une mare l’année précédente et n’arrive pas à le chasser de son esprit. La police avait vite conclu à un accident. Erlendur avait rencontré l’homme peu avant sa mort. Il lui avait confié que quelqu’un avait tenté d’incendier la cave où il s’était réfugié. Mais personne ne l’avait écouté. Erlendur s’en voulait de lui avoir manifesté la même indifférence que les autres. Il est vrai que les clochards quémandent toujours un peu d’argent pour s’acheter de l’alcool et notre policier lui avait refusé.

Les nuits de REYKJAVIK, d’Arnaldur INDRIDASON

Portrait d’Erlendur :

Il n’avait pas grand-chose à faire quand il n’était pas de service. Il aimait flâner en ville autour de l’étang Tjörnin ou dans la baie de Nautholsvik et le fjord de Skerjafjördur. Parfois, il allait marcher dans les montagnes et dormait sous la tente si les prévisions météo le permettaient.

Il fréquentait peu les bars à cause du bruit et de la consommation d’alcool.

Quant aux femmes, il avait plus ou moins une liaison avec une jeune femme Halldora.

Il n’avait pas un parcours scolaire glorieux, ayant en tout et pour tout son certificat d’études. Issu d’une famille pauvre, il avait dû travailler tôt. Il se disait qu’il profiterait bien d’une section destinée aux adultes pour passer son bac et aller à l’université.

Un trait de caractère le définissait : son empathie. Il n’était pas indifférent aux autres et éprouvait une réelle compassion pour les êtres humains malmenés par la vie. Il avait fini par se demander si «  ce n’était pas sa passion pour les destins tragiques qui l’avait conduit à s’engager dans la police ».

Aussi s’intéressait-il particulièrement aux disparitions qui, dans un pays comme l’Islande, au climat rude et imprévisible, ne concernaient pas seulement des adolescents fugueurs ou des chasseurs qui ne rentraient pas à l’heure convenue, mais des voyageurs qu’une brusque tempête de neige retenait dans les montagnes pendant des jours, et dont on retrouvait les corps des mois plus tard, ou des chasseurs gagnés par des vagues de brouillard dans lequel ils s’égaraient en quelques minutes, ne pouvant trouver leur chemin, errant désespérément avec la peur de tomber dans une crevasse profonde de glacier, d’où nul sauveteur ne saurait les trouver.

On avait beau envoyer des brigades de sauveteurs ratisser méticuleusement le terrain des jours durant, les recherches demeuraient infructueuses. ne restaient plus alors que des questions sans réponses. (...)
Les disparitions n'étaient le plus souvent pas considérées comme suspectes. Poussé principalement par sa curiosité, Erlendur passait de longues heures à feuilleter de vieux rapports et à se documenter sur toutes sortes d'affaires, qu'il s'agisse de disparitions ou d'enquêtes non résolues, même si ces dernières le passionnaient moins. Il existait tout de même quelques exceptions à cette règle. Il en allait ainsi de la mort d'Hannibal, même si rien ne lui permettait de mettre en doute le caractère accidentel du décès. C'était avant tout parce qu'il avait connu la victime qu'il s'était intéressé à son histoire et qu'il s'était mis à explorer un certain nombre de pistes.

Les nuits de Reykjavik, p. 43/44

L’ « accident » d’Hannibal :

Pendant la Grande Guerre, les Islandais ont dû creuser des tourbières pour se chauffer, à cause de la pénurie de combustible. Une fois la guerre terminée, les importations de charbon et pétrole ont repris et les fosses se sont remplies d’eau et ont été laissées à l’abandon. Plus tard, elles sont devenues un terrain de jeux des enfants qui pouvaient y faire du vélo sur les pistes, construisaient des radeaux pour naviguer sur les mares et l’hiver y pratiquaient le patin à glace.

Le roman commence avec la découverte par des enfants d’un noyé. Le corps avait été retrouvé à l’endroit le plus profond. Il s’agissait d’un clochard connu sous le nom d’Hannibal. La police avait vite conclut à un accident à cause du taux d’alcoolémie, de l’absence de trace de lutte, de témoin, ou d’indices laissés sur les lieux comme des traces de pneus. Il faut dire que le lieu du drame avait été abondamment piétiné par les curieux et Erlendur, qui avait ressenti le peu de compassion de la société pour ces laissés-pour-compte, avait des doutes sur le sérieux de l’enquête.

La « culpabilité » d’Erlendur :

Le jeune policier avait eu affaire à ce clochard lors de ses débuts. Hannibal posait problème à la police qui dut intervenir pour des raisons diverses liées à son alcoolisme.

Ce soir-là, libre de service, il avait regagné les anciennes tourbières. Il se sentait attiré par ce lieu et ce drame. Et s’il s’était agi d’un meurtre ? Et si l’enquête avait été bâclée ? Et si l’accident avait été trop évident, au point de masquer la vérité ? Quelque chose lui disait qu’il devait chercher pour rendre justice à cet homme et à travers lui, à tous les exclus des sociétés modernes. Il se souvenait de leurs premières rencontres.

Leurs chemins s'étaient croisés pour la première fois en plein hiver. Assis sur un banc de la place Austurvöllur, courbé et apparemment endormi, Hannibal tenait entre ses doigts transis une bouteille d'alcool vide. Il gelait à pierre fendre et, après quelques hésitations, la patrouille avait décidé de l'emmener au commissariat afin de l'abriter pour la nuit dans une des cellules. Erlendur était certain qu'il mourrait de froid s'ils n'intervenaient pas et il avait dit à ses collègues qu'il refusait d'endosser une telle responsabilité. Ils avaient donc embarqué Hannibal dans la voiture où il était revenu à lui.

Les nuits de Reykjavik, p.22

Une autre fois, il l'avait découvert au pied de la clôture en tolle ondulée d'un lieu qui servait de refuge aux vagabonds contre le froid piquant du vent du nord. Assis, jambes repliées, vêtu d'un anorak vert troué, les pieds gagnés par la neige balayée par le vent, il était inerte et le policier avait eu du mal à le faire réagir. Il avait dû mobiliser toutes ses forces pour le mettre debout afin de l'accompagner "chez lui". Hannibal, ayant repris ses esprit, lui avait indiqué le chemin jusqu'à une petite maison. Un escalier étroit menait à une cave fermée par un simple loquet, dans laquelle régnait un capharnaum puant.

Voici mon refuge dans ce monde maudit, ironisa le clochard en trébuchant sur le seuil.

Les nuits de Reykjavik, p. 24

La vie du jeune policier avait continué son cours avec son lot de problèmes répétitifs : les interventions pour des cambriolages, des disputes, du tapage nocturne, des agressions…

Mais le clochard, lui, avait été mis à la porte de son abri, suite à un début d’incendie dans la cave qu’il occupait à titre gratuit. Il eut beau clamer son innocence, il se retrouva à la rue.

 

L'été de sa mort, on l'avait en effet expulsé de la cave qu'il occupait, à la suite d'un incendie. Le propriétaire avait affirmé que le feu avait pris par sa faute, mais Hannibal avait toujours refusé d'endosser cette responsabilité et s'était retrouvé à la rue. Son calvaire avait pris fin quand il avait déniché un refuge dans le caisson en ciment qui protégeait le pipeline d'eau chaude. Un morceau s'était détaché sur un côté de la maçonnerie, ménageant une brèche suffisamment large pour qu'un homme puisse se glisser à l'intérieur et se blottir contre la canalisation.
Cet endroit avait été le dernier domicile d'Hannibal avant qu'on ne le retrouve noyé dans les tourbières. Il avait vécu là avec quelques chats errants qui s'étaient rassemblés autour de lui comme l'avaient fait autrefois les oiseaux autour de Saint François d'Assise.

Les nuits de Reykjavik, p.26

L’enquête « clandestine » :

 Sur son temps libre, donc en civil et sans prévenir sa hiérarchie qui, on s’en doute, ne l’aurait pas autorisé à enquêter de sa propre initiative, le jeune policier espère que sa discrétion permettra aux langues de se délier plus facilement. Il entreprend la reconstruction de l’itinéraire d’Hannibal.

Du propriétaire qui l’a exclu aux voisins qui disent l’avoir sauvé, de l’asile de nuit à la famille du malheureux, car il en a une mais elle ignore, ou ne veut pas savoir ce qu’il est devenu, il va de rencontre en rencontre reconstituer son passé, découvrir une autre disparue, une femme cette fois-ci au destin parallèle quoique différent. Chaque personne questionnée, écoutée, lui permet de tisser un fil conducteur avec des hauts et des bas, des avancées et des reculs, des convictions et des doutes, des personnages apparemment sans liens réciproques et qui se croisent ou se sont croisés.

Au final, Ernendur n’avoue son enquête clandestine que lorsqu’il a, non seulement trouvé la vérité mais surtout les preuves de la vérité. Cela n’empêcha pas ses supérieurs de lui en faire reproche et il s’en est fallu de peu qu’il ne perde son emploi. Mais, il lui importait avant tout d’avoir fait triompher la vérité et rendu à un homme injustement traité le respect qui lui était dû.

 L’intérêt de ce roman :

Le roman policier a longtemps été considéré comme un genre mineur. Tout juste destiné à désennuyer les voyageurs dans les longs trajets en train, en métro, en avion. On attendait de lui qu’il soit assez intéressant pour ne pas voir le temps passer du départ à l’arrivée, ou pour ne pas être obligé de faire la conversation aux autres voyageurs dans les wagons, principalement lorsqu’on n’avait pas la chance d’occuper une place à côté de la fenêtre. Les halls de gare étaient largement pourvus de ces livres peu épais, faciles à lire et bon marché. Cela n’exclut pas que de bons auteurs s’y soit illustré. Cependant, ceux-ci restaient généralement cantonnés hors de la « littérature », au mieux, s’ils avaient du talent, leurs œuvres trouvaient leur accomplissement au cinéma. Ce fut le cas de Georges Simenon, par exemple.

Une deuxième génération d’auteurs, si je puis m’exprimer ainsi, devait renouveler le genre en refusant de s’en tenir uniquement au déroulement de l’intrigue pour s’intéresser de près aux contextes historique, géographique, psychologique, sociologique, idéologique et autres, avec un authentique souci de réalisme.

Les conséquences furent que le lecteur s’instruisait en même temps qu’il se distrayait, ne réfléchissait pas seulement pour deviner qui était l’assassin ou quelle serait la prochaine victime, devenait de plus en plus savant et exigeant.

Pareillement, les auteurs durent travailler davantage, faire de nombreuses recherches, vérifier leurs affirmations, construire des personnages de plus en plus complexes et réalistes (les inspecteurs ont rarement la sérénité et le conformisme d’un Maigret, par exemple, ils peuvent avoir raté leur vie personnelle comme Wallender chez Henning Mankell, voire être alcoolique). Les auteurs doivent aussi peaufiner leurs mises en scène, leur style, leur écriture.

Arnaldur INDRIDASON fait partie de cette nouvelle vague (plus si nouvelle que cela d’ailleurs, maintenant). Le lecteur peut découvrir l’Islande, des aspects insoupçonnés de sa nature belle et tumultueuse, où le brouillard soudain peut vous faire perdre définitivement l’enfant  qui aurait simplement lâché votre main, peut précipiter une voiture et ses occupants aveuglés dans un fjord. On découvre des aspects de l’histoire de ce petit pays, ses rapports compliqués avec les Etats-Unis dont ils dépendent et méditer sur le malheur de devoir se soumettre à d’autres puissances dissuasives. On s’aperçoit que nous partageons certains disfonctionnements sociaux, comme la pauvreté, la drogue et l’alcoolisme, la violence, l’égoïsme et le non-respect de ceux qui ont perdu leur dignité, l’abandon des laissés pour compte.  L’auteur montre la complexité psychologique des hommes. Hannibal se défend becs et ongles pour rester un homme malgré tout. Erlendur prend le risque de perdre son emploi en refaisant l’enquête de police bâclée pour rendre justice à ce sans-abri.

En conclusion, je vous recommande vivement la lecture de ce roman !

Reykjavik, dans les années soixante-dix, soit à peu près à l'époque du roman. La photographie vient d'une vieille encyclopédie "Alpha".

Reykjavik, dans les années soixante-dix, soit à peu près à l'époque du roman. La photographie vient d'une vieille encyclopédie "Alpha".

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Published by morvane - dans Littérature
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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 13:37
Ici, la rivière NIAGARA se précipite vers le fer à cheval qu'elle a elle-même creusé.

Ici, la rivière NIAGARA se précipite vers le fer à cheval qu'elle a elle-même creusé.

C’est avant tout pour elles que le monde afflue ! Il fait beau en ce jour de printemps. La nature est si belle et si présente que chacun reste figé quelques temps à la regarder, à l’admirer en silence, dans son éternité – du moins, ce qu’il semble pour une vie d’homme.

Les visiteurs savent que quelque chose d'extraordinaire les attend.

Les visiteurs savent que quelque chose d'extraordinaire les attend.

Beauté de l’eau déchirée par les roches qu’elle entaille – sachez que des barrages ont été conçus pour freiner la rivière et garder plus longtemps le spectacle des chutes. Beauté du flux impétueux de la cascade qui éclate en milliards de fines gouttelettes.

Beauté des remous agités de turpitudes aussi belles que dangereuses. On peine à croire ceux qui disent qu’elle s’est arrêtée un jour, il y a longtemps – quel désarroi !- Heureusement, elles sont revenues et tout est rentré dans l’ordre.

A la violence des remous, il faut ajouter le bruit assourdissant.
A la violence des remous, il faut ajouter le bruit assourdissant.

A la violence des remous, il faut ajouter le bruit assourdissant.

Beauté des vols acrobatiques des oiseaux. Dans les embruns, ils tentent de happer les poissons malchanceux, qui n’ont pas trouvé de minuscules criques en amont, pour se reposer dans l’espoir de remonter le courant !

Un havre de paix pour les amateurs de sushis vivants, situé juste avant l'entrée dans le fer à cheval..
Un havre de paix pour les amateurs de sushis vivants, situé juste avant l'entrée dans le fer à cheval..
Un havre de paix pour les amateurs de sushis vivants, situé juste avant l'entrée dans le fer à cheval..

Un havre de paix pour les amateurs de sushis vivants, situé juste avant l'entrée dans le fer à cheval..

Pour les touristes, plus rien ne compte, hormis l'émotion et l'admiration. Ceux qui craignaient les remous oublient de s'agripper au bastingage, les groupes se défont au gré des tangages et, le déguisement obligé contre les embruns qui fait de tous d'incroyables chaperons rouges, suscite des rencontres inattendues vite oubliées. En effet, le charme est trop fort. Chacun sait qu'il ne durera pas et s'en retourne aussitôt à son irrésistible présent.

SOMPTUEUSES CHUTES du NIAGARA
SOMPTUEUSES CHUTES du NIAGARA

Quand le bateau fait demi-tour pour ramener sa joyeuse cargaison, les chutes sont si proches que l'on perd tout repère spatial. On voit en effet un mur d'eau se dresser devant soi, immaculé et humide vers lequel on semble se diriger inexorablement. La confusion dure quelques secondes très fortes, inoubliables. Puis, le bateau nous ramène vers le soleil et le ciel bleu.

SOMPTUEUSES CHUTES du NIAGARA

Après l'émotion, il y a tout ce qui se dit du site grandiose, toutes ces histoires que l’on raconte, vraies, déformées ou imaginées :

-de casse-cous qui les ont dévalées qui dans un tonneau, qui sur un tronc d’arbre, qui tout simplement portés par le courant au péril de leur vie. Eh ! bien, elle y est restée pour la plupart, 52 mètres plus bas pour les chutes canadiennes. En 1951, après la mort du casse-cou William Red Hill Junior, qui avait tenté un saut improbable dans un engin inadapté, les acrobaties du public furent définitivement interdites.

- d’inconscients pêcheurs, venus trop près s’amarrer et dont le moteur malheureusement, refusa de se mettre en route, laissant le bateau dériver au seul gré du courant. Le guide raconte aussi qu’un père voulut montrer à ses deux enfants la puissance de la rivière. Eh ! Bien, il réussit, mais y laissa la vie. Sa petite fille fut de justesse attrapée par des témoins. Quant au petit garçon, on le retrouva miraculeusement indemne, au bas de la chute.

La rivière vue du haut.

La rivière vue du haut.

Parmi les articles que j’ai consultés, je retiens celui de Wikipedia qui me parait assez complet pour une information générale, puisqu’il aborde aussi bien la géologie, l’histoire, l’économie que les arts, la littérature et le cinéma.

Si vous lisez la rubrique « Discussion », vous constaterez une polémique au sujet de la dénomination des chutes. En effet, les Français disent « les chutes du Niagara » alors que les Canadiens français disent « les chutes-Niagara », et en anglais « Niagara falls ». En grammaire française, l’appartenance est désignée par la préposition « de », « du » et « des » (les pommes de mon jardin). Faudra-t-il faire un procès aux Italiens qui appellent Paris « Pariggi » ? Les Anglais nous forceront-ils à dire « London » pour Londres ? Ce serait oublier que les langues dites « vivantes » ont une histoire, donc un passé, un présent et auront un futur. Heureusement, tant que les linguistes s’étriperont pour une préposition, la terre n’arrêtera pas de tourner !

Merci de votre attention.

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